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Toute vérité n'est que perception

DSK au carrefour entre village global et village gaulois

Cinq réflexions à chaud sur la perception de “l’affaire DSK” depuis les Etats-Unis où je me trouve encore.
Cette affaire révèle une dialectique immaîtrisable entre la survivance de profondes différences transatlantiques d’une part et une tendance lourde à l’harmonisation mondiale d’autre part :

  • Dans les médias américains, à quelques exceptions près (e.g. The New York Post), l’affaire DSK est un sujet de deuxième rang qui arrive derrière les terribles inondations en Louisiane et les annonces successives de non-candidature présidentielle des Républicains Mike Huckabee et Donald Trump. Sur les chaînes de télévision américaines que j’ai regardées, le lancement des sujets consacrés à DSK est presque toujours le même : “Vous ne saviez certainement pas, jusqu’à présent, qui est Dominique Strauss-Kahn mais vous allez désormais beaucoup en entendre parler”. Les reportages qui s’ensuivent – accusateurs, distanciés et analytiques – sont évidemment à des années lumière de la couverture médiatique française. Cette différence me fait penser à une scène du film “Un taxi pour Tobrouk” dans laquelle les Français des FFL se disent qu’ils ne peuvent pas tuer leur prisonnier allemand après avoir vécu tant d’aventures ensemble car ils le connaissent, concluant par ces mots de Michel Audiard : “A la guerre, on devrait toujours tuer les gens avant de les connaître”. C’est la relation que les citoyens et les médias français ont aujourd’hui avec DSK : il leur est difficile d’assister à sa mort politique en direct parce qu’ils le connaissent, ce qui n’est pas le cas des médias américains. Or, dans un monde médiatique désormais sans frontières (pour faire très simple, le village global théorisé par Marshall McLuhan), c’est toujours le média le moins bienveillant qui l’emporte. On le constate avec la diffusion des images de DSK sortant menotté du poste de police de Harlem. Comme plusieurs médias français (AFP, Le Figaro, Le Nouvel Observateur…) commencent de le noter, il est interdit en France, depuis la Loi Guigou de 2000, de publier des photos de personnes menottées afin de préserver leur présomption d’innocence. Ce n’est pas le cas aux Etats-Unis. Cela s’explique par la différence entre les deux systèmes judiciaires : le système américain est accusatoire alors que le système français est inquisitoire. Aux Etats-Unis, ce n’est pas à la seule accusation de faire la preuve de la culpabilité de l’accusé comme en France mais aux deux parties de tenter de faire prévaloir leur position. Aux Etats-Unis, cette procédure est une véritable guerre de tranchées dans laquelle la bataille médiatique tient une place d’autant plus importante que l’accusé est célèbre. Malgré ces différences, tous les médias français, y compris ceux qui font désormais état de la Loi Guigou et/ou qui se disent choqués par le traitement réservé par la police new-yorkaise à DSK, ont publié la photo du patron du FMI menotté. Les différences culturelles sont donc étouffées par la mondialisation de l’espace médiatique. Le village gaulois est subsumé sous le village global.

La prison de Rikers Island, près de l’aéroport de La Guardia, où DSK est détenu – (CC) joseph a

  • Cela m’amène à mon deuxième point : dans le monde médiatique actuel, la présomption d’innocence est une blague. Et le paradoxe est que cet état de fait n’est pas la faute des médias ; il est de notre faute. La présomption d’innocence, dans l’affaire DSK, est rappelée avec insistance par les médias français parce que telle est notre culture et parce que DSK bénéficie de l’effet “Taxi pour Tobrouk”. Mais cela n’empêche pas que le seul exposé des faits pour lesquels il est mis en accusation par la police américaine suffise à produire des effets délétères sur la perception que les Français ont de lui. C’est d’autant plus vrai que sa défense est aujourd’hui inaudible et laisse de manière très surprenante l’initiative au procureur. La publication de la photo précitée aggrave naturellement ce phénomène mais ne suffit pas à l’expliquer complètement. Ce qui est en jeu, en fait, est un réflexe de perception aussi ancien que l’inconscient des êtres humains : le sentiment qu’il n’y a pas de fumée sans feu. En termes d’image publique, il n’y a ainsi rien qui ressemble autant à un coupable qu’un innocent dès qu’on lui accole l’étiquette de suspect, et ce quelle que soit l’énormité des accusations. Demandez à Dominique Baudis… Ce réflexe vieux comme le monde trouve une caisse de résonance vénéneuse avec l’ubiquité, l’instantanéité et la resucée permanente de l’actualité que mettent en scène les médias actuels (chaînes d’information 24/24, Internet…). La répétition des accusations, comme les gouttes d’eau finissant par creuser un trou dans un rocher, aura ainsi raison de la neutralité initiale de beaucoup de Français. Or, avec la mondialisation médiatique, la goutte d’eau a la puissance d’un tsunami – photo de DSK menotté, images télé d’un DSK hébété devant le juge, révélations sur la victime et témoignages à venir…
  • La diffusion des informations – au tout début de l’affaire, durant l’interrogatoire de DSK au poste de police de Harlem avant-hier et durant sa présentation au juge hier – via Twitter va dans le sens de ce que j’écrivais au sujet du site de micro-blogging il y a quelques jours. Le hashtag #DSK, principalement alimenté par deux journalistes et un éditeur français présents à New York, est vite devenu la source première des médias français. De fait, Twitter agit comme agence d’information du 21ème siècle. La révolution est en marche. C’est d’ailleurs elle qui explique pour une bonne part que les médias français soient obligés de s’aligner sur les pratiques médiatiques américaines : s’ils ne le faisaient pas, ils ne seraient plus compétitifs, les citoyens français pouvant désormais avoir accès très facilement aux informations américaines. S’il n’y a pas de jure de traité d’extradition entre la France et les Etats-Unis, il y a de facto une convention de libre circulation des informations entre les deux rives de l’Atlantique. Les deux phénomènes ont en commun d’être préjudiciables à DSK.
  • Twitter et les autres médias sociaux s’affirment donc une nouvelle fois avec l’affaire DSK comme des outils de propagation des informations exceptionnellement efficaces. Mais ils sont aussi, du fait de leur absence de fiabilité consubstantielle à leur modèle construit sur la libre contribution de chacun, les médias du doute. Il aura ainsi suffi que les deux premiers tweets sur le sujet aient été rédigés par des proches de l’UMP pour alimenter des théories conspirationnistes qui trouvent aussi avec les médias sociaux un relais sans précédent. Dans le cas présent, ces théories conspirationnistes ont certainement un effet thérapeutique. Réflexe du “Taxi pour Tobrouk” oblige, certains Français brandissent ces complots comme un baume sur leur incrédulité devant la gravité des faits reprochés à DSK.  A cet égard, et malgré la “réputation” de DSK (en matière de perception aussi, on ne prête qu’aux riches), il est vrai que je rapproche moi-même ma réaction devant les images de DSK depuis deux jours de celle que j’ai ressentie en voyant en direct le deuxième avion s’écraser contre la tour Sud du World Trade Center le 11 septembre 2001 : un fait tellement énorme (pour des raisons éminemment différentes), presque irréel, qu’il faut du temps pour le digérer. Et, dans les deux cas, les images sont extraordinairement puissantes émotionnellement, sans commune mesure avec ce que serait la seule relation écrite des faits. Quoi qu’il en soit, la nature même des médias sociaux contribue à donner au village gaulois un élément de réaction contre la puissance du village global dont ces mêmes médias favorisent pourtant la prégnance.
  • Enfin, avec cette affaire, la relation très spéciale des médias et de la classe politique français au “off” explose en vol. Les journalistes français nous racontent depuis deux jours que DSK était connu pour ses “frasques” et ressortent des histoires – comme celle concernant Tristane Banon – auxquels ils s’étaient gardés de donner une publicité équivalente à ce qu’auraient fait les médias de beaucoup de pays étrangers. Cette réserve était fondée sur un principe des plus louables, le respect de la vie privée. On peut penser que, dans ce domaine, rien ne sera plus jamais comme avant, l’exception culturelle du village gaulois étant mise à mal par la pratique du village global (anglo-saxon en particulier). La gravité de l’affaire DSK, les révélations a posteriori auxquelles elle conduit les médias français et l’impact d’Internet sur les informations diffusées risquent de faire sauter une digue. Il sera de plus en plus difficile pour les médias français de ne pas dire ce qu’ils savent. Seul un journaliste de Libération (Jean Quatremer), lors de la nomination de DSK à la tête du FMI, avait évoqué le sujet brûlant. Il est à parier que, si une situation semblable se présente dans les années suivantes, ils soient plus nombreux à traiter les sujets qui fâchent. Car, dans le cas contraire, la confiance des Français dans les médias s’érodera encore un peu plus. A cet égard, les détails dont nous gratifient depuis peu les médias français sont à double tranchant : en effet, si DSK est in fine innocenté par la justice américaine, sa réputation en France sera à jamais entachée par ces révélations. On peut même dire que, de fait, la digue a déjà sauté et le respect de la vie privée de DSK ne s’applique déjà plus, montrant que la présomption d’innocence (qui serait la justification logique du respect de la vie privée dans cette affaire) a, elle aussi, déjà touché ses limites.

Au final, qu’il soit coupable ou innocent (ce qui n’est pas le sujet de cet article), Dominique Strauss-Kahn pâtit, en termes de perception, d’être au carrefour des tendances culturelles contradictoires entre le village global et le village gaulois. Accusé français aux Etats-Unis, il pâtit du télescopage de ces deux univers. L’ultime paradoxe est que ce soit le directeur général d’une des institutions les plus internationales qui se retrouve otage de cette mondialisation. On n’est décidément pas prophète chez soi même quand son terrain d’action recouvre toute la planète.

5 commentaires sur “DSK au carrefour entre village global et village gaulois”

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La perception des français montre encore aujourd’hui bien des doutes puisqu’il ressort d’une étude que 70% des français pensent que DSK est victime d’un complot.
Et toutes les images qui nous arrivent des US supportent encore davantage cette perception. Les mesures hallucinantes accompagnant sa mise en liberté en témoignent aussi.
Les deux systèmes judiciaires sont en effet bien différents et c’est cette différence qui met à mal l’interprétation de cette affaire.La même affaire en France ne soulevrait pas les foules…malheureusement pour la victime.
La médiatisation s’emballe. Hier lors de la deuxième audition, une chaine majeure en France passait en direct des contenues de sms pour habiller l’émission en direct. Une heure de direct en semaine pour juste l’audition…
La question qui est intéressante: Pourquoi cet intérêt en France?
Mon avis, c’est l’idée du destin contrarié. DSK était celui qui pouvait faire pencher la balance lors des prochaines élections, aujourd’hui cette affaire redistribue les cartes politiques de la prochaine élection présidentielle. La question d’aujourd’hui…à qui profite “politiquement” parlant cette affaire
Et là, le traitement de l’information, la communication des uns et des autres va être majeure…

Il y aurait tant à dire. Quelques réflexions rapides en réponse à tes remarques :
- je crois que ce sont 57% des Français (et 70% des socialistes) qui croient (certainement ou probablement) au complot. A cet égard, je pense que l’appel au complot est une réaction pour absorber le choc causé par le fait de voir (i) le Président de la République putatif (selon les sondages) tomber de son piédestal et (ii) un homme aussi brillant subir une chute aussi brutale. C’est une réaction face à la rupture de la cohérence cognitive des personnes interrogées (comme lorsqu’on ne veut pas s’avouer qu’on a fait un mauvais achat). Cette thèse est évidemment aussi nourrie par l’anti-américanisme traditionnel des Français ;
- je ne suis pas convaincu que les mesures encadrant sa mise en liberté soient hallucinantes. Elles s’expliquent par le précédent Polanski, sont certes spectaculaires et, incidemment, ne sont pas moins difficiles que celles subies par la plaignante. Mais elles correspondent à la pratique américaine et qui sommes-nous pour les critiquer ? Notre système judiciaire est-il si parfait (souvenons-nous seulement d’Outreau et de l’absence de réelles sanctions contre le juge Burgaud) que nous puissions donner des leçons aux Américains ? Est-il possible, d’ailleurs, d’avoir un système judiciaire parfait tant ce domaine est sensible et complexe ?
- Je soulignerai cependant à propos du système judiciaire américain tant décrié en France ces temps-ci que (i) une femme de ménage émigrée peut porter plainte contre une sommité mondiale et faire arrêter cette dernière, (ii) la justice américaine traite tous les justiciables de la même manière (à cet égard, le commentaire de Robert Badinter disant que DSK avait été traité comme un dealer minable est à la fois pertinent et révélateur d’une vision selon laquelle DSK devrait être traité différemment par la justice parce qu’il est puissant, ce que pense aussi BHL lorsqu’il écrit que DSK n’est pas un justiciable ordinaire), (iii) la mise en liberté sous caution (même très encadrée) n’est-elle pas préférable à l’utilisation immodérée de la détention provisoire en France ?, (iv) la justice américaine est très rapide (cf. l’audience organisée dans la journée même lorsque DSK a été rejeté du premier immeuble où il devait séjourner), et (v) les juges et les procureurs américains sont élus (ce qui est un principe fort démocratique et cohérent avec la séparation des pouvoirs). Encore une fois, aucun système judiciaire n’est parfait mais je ne pense pas que le système américain mérite les commentaires qui lui sont réservés en France ;
- la chute des puissants est beaucoup plus violente en France qu’aux Etats-Unis car les puissants ont, dans ce pays, davantage de responsabilités et pas de passe-droit. C’est l’une des explications de la pratique du “perp walk” qui nous paraît aberrante et inutilement humiliante ;
- les Français sont choqués par la photo américaine de DSK avec des menottes (lesquelles menottes n’étaient d’ailleurs pas visibles) parce qu’elle va à l’encontre de la présomption d’innocence mais ils sont moins choqués lorsque la justice et la presse françaises remettent elles aussi la présomption d’innocence en cause (cf. très récemment le traitement des époux Lavier). Et, pour rester sur le cas de DSK, sa présomption d’innocence avait-elle été parfaitement respectée dans l’affaire de la MNEF ?
- je ne suis pas sûr que les défenseurs de DSK soient ses meilleurs avocats – cf. notamment J. Lang (“il n’y a pas mort d’homme”), J-F. Kahn (“un troussage de domestique”) et BHL avec sa tribune dans The Daily Beast qui fait scandale aux Etats-Unis. Ce n’est d’ailleurs pas très malin de la part de BHL d’exciter les Américains contre DSK si procès il doit y avoir dans le futur. Incidemment, en donnant des leçons aux Américains sur leurs documents fondateurs (Constitution, Bill of Rights…), BHL confirme l’image d’arrogance que beaucoup de pays étrangers ont des Français.

Last but not least, je vous recommande la lecture de quelques articles américains pour comprendre la perception de cette affaire de l’autre côté de l’Atlantique :
- le plus influent (Maureen Dowd dans le New York Times) : http://www.nytimes.com/2011/05/18/opinion/18dowd.html?_r=2&scp=1&sq=bernard%20henri-levy&st=cse
quelques autres :
- http://www.thedailyshow.com/watch/thu-may-19-2011/la-cage-aux-fools
- http://www.slate.com/id/2294965/?from=rss
- http://www.time.com/time/world/article/0,8599,2072209,00.html
- http://blog.penelopetrunk.com/2011/05/20/sexual-harassment-is-going-high-end/?utm_source=feedburner&utm_medium=feed&utm_campaign=Feed%3A+BrazenCareerist+%28Penelope+Trunk%29

Xophe

Certes…
Et pourtant on annonce aussi que seule 1 affaire criminelle sur 200 ne va jusqu’au procès. Le principe étant de plaider coupable pour éviter le procès, dont l’issue est tellement improbable…
Résultat des courses, on négocie…et la le riche a plus de chance que le pauvre…n’est-ce pas là toute la limite de cette justice? (qui j’en conviens n’est pas plus mauvaise que la justice en France).
Autre chose: les conditions appliquées à la mise en liberté de DSK sont les plus sévères jamais appliquées dans l’état de NY et je ne pense pas qu’il soit le délinquant le plus dangereux de cet état.
Aujourd’hui, ce déballage a un double effet: il tue DSK si celui-ci était innocent et l’absence quasi totale de compassion pour cette jeune femme est déjà en soi une défaite, car si elle a subi ce qui est décrit, sa vie aussi est foutue mais ça…personne ne s’en préoccupe (en dehors de quelques mouvements qui rebondissent sur cette affaire mais elle sera vite oubliée quand le procès sera terminé…)

Cher Bertrand, quelques éléments de réponse rapides :
- le riche n’a pas FORCEMENT plus de chances que le pauvre car (i) le pauvre peut être appuyé par les ressources très importantes du procureur s’il est la victime et (ii) par de prestigieux cabinets d’avocats en ‘pro bono’ s’il est l’accusé et/ou la victime ;
- les conditions appliquées à la mise en liberté de DSK trouvent une explication majeure dans le précédent Polanski. En outre, DSK n’est certes pas le délinquant le plus dangereux de l’Etat de New York mais les délinquants les plus dangereux ne sont pas libérés sous caution :-) ;
- s’il est vrai que le sperme de DSK a été identifié sur l’uniforme de la femme de chambre, on peut penser qu’il s’est tué tout seul (qu’il y ait eu viol ou pas) ;
- quant au dramatique sort de la jeune femme et l’indifférence quasi-générale en France à cet égard, je suis 1000% d’accord.
Xophe

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