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Toute vérité n'est que perception

Ueli Steck ou l’ultime dépassement de soi

L’un des plus grands alpinistes de sa génération a trouvé la mort en Himalaya dans une chute de 1 000 mètres en poursuivant la seule quête qui vaille à mes yeux : celle de ses propres limites1.

Il s’entraînait sur le Nuptse (7 861 mètres) dans l’optique de son prochain défi : enchaîner d’ici quelques semaines l’Everest (8 850 mètres) et le Lhotse (8 516 mètres), une performance inédite.

C’est bien la notion de performance qui définissait Ueli Steck… jusqu’à fausser son image.

Il avait porté l’alpinisme extrême à un niveau de rapidité sans précédent grâce à un entraînement et une discipline quasi obsessionnels. De l’Eiger à l’Annapurna, il avait réalisé une série de records de vitesse en solitaire sur des parois toujours plus difficiles et exposées.

Le fait qu’il soit plus connu pour des répétitions à haute vitesse que pour des ouvertures2 lui avait valu le regrettable surnom de “machine suisse”. Ce sot sobriquet le réduisait à une sorte de robot alpin doté de capacités physiques inhumaines. Mais c’était ignorer que, pour grimper aussi vite sur des faces aussi engagées, il faut disposer d’un niveau technique hors du commun et d’un mental hors du réel.

Ueli Steck - (CC) Christophe Raylat & Bertrand Delapierre

Ueli Steck – (CC) Christophe Raylat & Bertrand Delapierre

La mort d’Ueli Steck m’a particulièrement ému pour deux raisons.

En premier lieu, ayant failli mourir dans une chute d’alpinisme sans assurance3, j’ai connu cet instant où l’on dévale le long d’une paroi verticale sans le moindre espoir de s’en sortir. C’est un moment par définition très court mais que l’on vit au ralenti. J’ai eu la chance de bénéficier d’un petit miracle et de ne pas y rester mais la sensation associée au plongeon mortifère est, elle, restée en moi. Il en résulte que j’ai une sensibilité exacerbée à l’égard des accidents d’alpinistes extrêmes qui périssent en étant précipités dans le vide : je m’identifie à leur fin et me sens coupable d’avoir été épargné par le destin malgré mon manque de talent.

En second lieu, je me reconnaissais dans la philosophie de vie d’Ueli Steck. Ainsi qu’il l’avait expliqué dans une formidable interview (voir ci-dessous) avec Christophe Raylat, directeur des Editions Guérin, il n’était motivé que par la compétition avec lui-même. Même si je l’exprime dans des initiatives éminemment moins remarquables que les siennes, c’est aussi mon unique moteur, comme j’en ai témoigné dans mon talk TEDx.

Dans son échange avec Christophe, Ueli Steck raconte de manière très émouvante qu’il avait subi une profonde dépression, après son ascension de l’Annapurna, car il était conscient d’avoir atteint, davantage encore que le faîte d’une voie jugée inaccessible en solo, le sommet de son art. Il n’avait plus de perspective de progrès et donc plus de motivation.

C’est peut-être la volonté de sortir de cette impasse psychologique qui l’a conduit à ourdir un projet plus ambitieux encore à l’Everest et au Lhotse et à périr sur les pentes du Nuptse. Il trouva ainsi la mort à laquelle il se savait destiné, comme il le dit à Christophe, s’il continuait à vouloir se dépasser au prix de risques toujours plus grands.

Chateaubriand a écrit que “l’ambition dont on n’a pas les talents est un crime”. Ueli Steck nous montre que l’ambition dont on a les talents peut être héroïque.

1 Il n’est d’ailleurs pas besoin d’accomplir des exploits insensés comme Ueli Steck pour tester ses limites. Le dépassement est la notion la plus individuelle qui soit : elle peut concerner toutes les activités et circonstances.

2 Même si son exceptionnelle ascension de la face Sud de l’Annapurna, où il avait complété jusqu’au sommet la voie Béghin-Lafaille, correspondait à ces deux dimensions de sa pratique.

3 L’alpinisme présente cet avantage de niveler le danger : on peut risquer sa vie même en visant des objectifs médiocres.

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