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Toute vérité n'est que perception

Le plus grand danger posé par Donald Trump à la démocratie n’est pas celui qu’on croit

Il y a un an, j’écrivais qu’on ne pouvait pas qualifier le milliardaire rouge1 de tyranneau avant même sa prise de fonction. Aujourd’hui, cette précaution relèverait de l’aveuglement.

A cet égard, le dernier week-end a une nouvelle fois été représentatif des dérives quotidiennes de Donald Trump : il s’est déchaîné contre les médias dans une série de tweets où il a notamment attaqué ABC, CNN et The Washington Post qui, chacun, ont commis, reconnu et corrigé une erreur :

  • Brian Ross, journaliste d’ABC, a affirmé à tort que Michael Flynn, l’ancien conseiller à la sécurité nationale de Donald Trump à la Maison Blanche, s’apprêtait à témoigner que ce dernier lui avait demandé, durant la campagne présidentielle, de contacter les Russes, alors qu’il avait en fait exprimé cette requête une fois devenu Président. Ross est suspendu et privé de son salaire pendant quatre semaines car son investigation n’a pas respecté les standards de la chaîne ;
  • Jeremy Herb et Manu Raju, deux journalistes de CNN, ont relaté que Donald Trump et Donald Trump, Jr. avaient reçu un email leur fournissant une adresse web et une clé de déchiffrement pour accéder à des documents piratés par WikiLeaks avant qu’ils ne soient rendus publics alors que, en fait, les Trump avaient disposé de ces moyens d’accès exclusifs le lendemain de leur publication. CNN n’a pris aucune sanction car le travail des deux journalistes était en phase avec ses règles éditoriales (leurs sources avaient commis une erreur de bonne foi) ;
  • Dave Weigel, journaliste du Washington Post, a publié sur son compte Twitter une photo censée représenter la faible taille du public lors du meeting récemment tenu par Donald Trump en Floride. Dès qu’un internaute lui signala que la photo ne provenait pas du meeting en question, il la retira et répondit aux tweets véhéments de Trump par une excuse sur sa propre erreur. The Washington Post n’a pas châtié Weigel qui n’a fait “que” relayer une mauvaise information dont il n’était pas à l’origine.

Dans le premier cas, Trump clama que des citoyens américains devraient intenter un procès à ABC (en raison de leurs prétendues pertes en Bourse du fait de l’erreur de la chaîne). Dans le deuxième, il remercia ironiquement CNN pour ses excuses (alors que la chaîne ne s’est pas excusée) et exigea qu’elle demande pardon pour ses prétendues deux dernières années de “fake news“. Dans le troisième, enfin, il appela au licenciement de Dave Weigel.

Donald Trump – (CC) NASA HQ PHOTO

Ce comportement appelle quatre commentaires de ma part.

En premier lieu, dans ses tweets et déclarations des derniers jours, Trump a notamment affirmé : “nous avons besoin d’honnêteté” et “des mensonges majeurs écrits, puis forcés d’être retirés après que leur nature a été exposée… une tâche sur l’Amérique“. Or, comme l’a montré une étude de l’équipe de vérification des faits (fact checking) du Washington Post, Donald Trump a prononcé en moyenne depuis son élection 5,5 contre-vérités par jour. Je verserais donc dans la litote si j’écrivais que ses leçons de morale journalistique sont pour le moins hypocrites. Elles le sont d’autant plus que les inexactitudes proférées par le Président républicain sont aisément vérifiables (et donc intentionnelles) et qu’elles sont au cœur de sa stratégie de manipulation des médias et de l’opinion pour plonger le pays dans une confusion propice à sa prospérité politique (stratégie que j’ai notamment décryptée ici).

L’hypocrisie de Donald Trump se retrouve également dans son indifférence face aux erreurs journalistiques commises par Fox News, la chaîne d’information d’obédience conservatrice qui devient chaque jour davantage le canal officiel de son administration. Ainsi, concomitamment avec les bévues commises par des médias que le Président considère comme ses ennemis, Fox News amendait-elle, sans reconnaître son erreur, ses affirmations selon lesquelles l’une des accusatrices de Roy Moore – le candidat républicain d’Alabama au Sénat accusé d’agressions sexuelles sur plusieurs mineures et malgré tout soutenu par Donald Trump – avait présenté des preuves truquées contre lui. La fausse accusation portée par Fox News fut pourtant reprise par Roy Moore et Donald Trump. Ce dernier ne fit évidemment pas à ses premiers supporters cathodiques les mêmes reproches qu’aux autres médias.

La commission d’erreurs est acceptable dans un métier qui consiste, pour reprendre la formule de Carl Bernstein, l’un des deux journalistes ayant mis au jour le scandale du Watergate, à relater quotidiennement “la meilleure version accessible de la vérité“. Ce qui n’est pas acceptable est l’utilisation de ces erreurs à des fins partisanes dans ce qui ressemble de plus en plus, de la part de Donald Trump, à la conduite d’un tyranneau. De fait, c’est bien en potentat que Trump se comporte en attaquant sans relâche les médias et les journalistes qui osent le tenir pour responsable de ses paroles et actes. En particulier, un dirigeant qui demande publiquement le licenciement d’un journaliste ne peut être que le Président d’une République bananière ou le chef d’un Etat atteint de césarisme.

Lorsqu’il était développeur immobilier, Donald Trump échangeait des faveurs avec les tabloïds de New York et répondait même régulièrement aux questions des médias en se faisant passer pour son propre porte-parole imaginaire. Aujourd’hui, alors qu’il préside aux destinées de la plus puissante démocratie de la planète, il n’hésite pas à qualifier les médias d’”ennemis du peuple, à menacer de retirer à NBC son autorisation de diffuser après que la chaîne a présenté un reportage qui lui déplaisait (une tactique nixonienne) et, plus globalement, à discréditer les médias, dont il a fait ses premiers opposants, pour empêcher l’émergence d’une réalité factuelle afin que sa propagande puisse se propager sans obstacle.

A cet égard, gardons à l’esprit le formidable avertissement énoncé par Thomas Jefferson, l’auteur de la Déclaration d’Indépendance des Etats-Unis, l’un des Pères fondateurs du pays et son troisième Président :

J’ai déclaré que les constitutions de nos Etats diffèrent plus ou moins sur certains sujets. Mais il est certains principes à propos desquels nous sommes tous d’accord et que nous chérissons comme des éléments vitaux de la protection de la vie, la liberté, la propriété et la sécurité des citoyens. […]

La liberté de la presse, dont les acteurs ne peuvent être tenus responsables que pour des blessures personnelles, est l’un d’eux. Ce formidable censeur des officiers publics, en les soumettant au tribunal de l’opinion publique, produit des réformes pacifiques qui, sinon, devraient être accomplies par des révolutions. Il s’agit également du meilleur instrument pour éclairer l’esprit humain et le rendre plus rationnel, moral et social2.

Thomas Jefferson – (CC) mbs120898

Je suis convaincu que la démocratie américaine, héritière d’une longue et le plus souvent exemplaire histoire, fera preuve de résilience après que son Président a abondamment foulé aux pieds les principes énoncés par Thomas Jefferson. Je n’imagine pas l’Amérique virer à la dictature, ce qui ne signifie pas pour autant que la crise politique, sociétale et morale personnifiée par Donald Trump s’estompe instantanément à son départ du Bureau ovale. En effet, comme dans les années 1960 mais pour des raisons différentes, cette crise est identitaire.

Dans ce domaine, la défaite, la nuit dernière, de Roy Moore dans l’un des Etats les plus acquis aux conservateurs sauve l’Amérique d’une glissade morale sans garde-fou. Elle réduit également la domination des Républicains au Sénat à un an des élections de mi-mandat et affaiblit la crédibilité politique du duo populiste-nationaliste Trump-Bannon3. Last but not least, elle démontre l’influence persistante des médias d’information à condition qu’ils consentent à jouer leur rôle : la chute de Roy Moore a commencé le 9 novembre dernier avec la publication d’une investigation du Washington Post qui compensait l’apathie de la majorité des médias locaux d’Alabama4. Au final, le revers électoral de Moore restera peut-être dans l’Histoire comme le tournant de la Présidence Trump, marquant le réveil d’une Nation américaine de nouveau éprise de ses valeurs5.

Mais, au-delà de son impact sur la Société américaine, le plus grand danger de la Présidence Trump pour la démocratie réside dans la latitude que son traitement des médias offre aux régimes autoritaires à travers la planète. Malheureusement, les exemples commencent à s’accumuler à cet égard :

  • les médias officiels libyens remirent en cause le remarquable reportage de CNN révélant le marché aux esclaves qui ruine la réputation du pays en rappelant la réputation de diffuseur de “fake news” attribuée (à tort) à la grande chaîne américaine par Donald Trump ;
  • le pouvoir de Myanmar nia les exactions commises sur les Rohingya en les qualifiant de “fake news” ;
  • invité par Donald Trump à ce faire lors d’une conférence de presse commune, le Président polonais Andrzej Duda s’en prit lui aussi aux médias qui le critiquent, les blâmant pour la supposée propagation de “fake news“. Donald Trump le soutint sur Twitter en lui promettant “nous combattrons les ‘fake news’ ensemble” ;
  • lors d’une conférence à la Maison-Blanche, l’émir du Koweït, Cheikh Sabah al-Ahmed al-Jabir al-Sabah, accusa les médias d’agir contre le peuple, affirmation à laquelle le Président américain répondit qu’il était “très très honoré et heureux d’apprendre que vous avez aussi des problèmes avec les médias” ;
  • après un attentat qui fit plus de 300 victimes en Egypte, le porte-parole du Ministère des Affaires étrangères égyptien, Ahmed Abou Zeid, tweeta une attaque contre “la déplorable CNN” dont il critiqua la couverture de la vie politique du pays où un nombre record de journalistes sont emprisonnés ;
  • lorsqu’Amnesty International publia un rapport affirmant que 13 000 prisonniers avaient été tués dans une prison militaire syrienne entre 2011 et 2015, le Président Bachar el-Assad accusa l’organisation de véhiculer des “fake news” ;
  • Hun Sen, ancien Khmer Rouge et actuel dirigeant autocrate du Cambodge, se compara à Donald Trump et s’associa aux critiques de ce dernier à l’égard des médias.

La contagion internationale du cancer Trump donne malheureusement raison à Mark Twain qui affirmait :

Un mensonge peut faire le tour de la terre le temps que la vérité mette ses chaussures“.

1 Le rouge est la couleur du Parti républicain outre-Atlantique.

2 Lettre à Adamantios Coray, 31 octobre 1823.

3 Steve Bannon est le père Joseph de Donald Trump.

4 Roy Moore l’a d’ailleurs bien compris qui a interdit aux journalistes du Post l’accès à sa soirée électorale. Il a ainsi confirmé sa vraie nature anti-démocratique.

5 Cela n’exonérerait en rien l’écrasante responsabilité des dirigeants républicains qui, par leur lâcheté, ont donné carte blanche à celui qui a pris en otage leur parti.

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