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Communication.Management.Marketing

Toute vérité n'est que perception

Les géants du numérique ne pourront pas faire notre bien malgré nous

Le mouvement “Time Well Spent”, qui fait la Une de l’actualité technologique ces temps-ci, trouve son origine dans une présentation diffusée en 2013 au sein de Google, où elle connut un grand succès.

Son auteur, Tristan Harris, était alors un collaborateur du groupe de Mountain View. Dans ce document de 141 pages titré “Appel à minimiser la distraction et respecter l’attention des utilisateurs” (voir ci-dessous), il milite en faveur d’une action de Google pour aider les internautes à dédier moins de temps aux services numériques afin de se concentrer sur la réalisation de leur potentiel et leurs relations avec leurs proches.

Tristan Harris pointe la responsabilité particulière d’Apple, Facebook et Google, trois entreprises dont les décisions en matière de design et développement produit affectent la vie quotidienne de milliards de personnes à travers le monde. Il souligne que ces groupes exploitent nos vulnérabilités afin de capter et conserver notre attention. Il propose qu’ils mettent en exergue les conséquences qu’ont leurs services sur l’activité de leurs utilisateurs, réduisent les addictions qu’ils créent, permettent aux internautes de se déconnecter plus fréquemment et les encouragent à réfléchir lorsqu’ils sont actifs sur le web.

Tristan Harris – (CC) Collision Conf

A partir de ce credo, Tristan Harris développa une communauté au sein de Google, les “Googlers respectueux de l’attention”, qui crût jusqu’à son départ du Groupe pour fonder l’organisation à but non lucratif Center for Humane Technology (initialement dénommée Time Well Spent). Celle-ci vise à créer un mouvement au sein de l’industrie numérique afin de mettre un terme à la monétisation illimitée de l’attention des internautes. The Atlantic qualifie d’ailleurs Tristan Harris de conscience de la Silicon Valley.

Après cinq ans d’efforts, les principes de Time Well Spent semblent avoir été entendus – plus ou moins sincèrement – par certains décideurs.

Ainsi Google présenta-t-il, lors de sa conférence I/O tenue le mois dernier, plusieurs fonctionnalités de la prochaine version de son système d’exploitation mobile (Android P) destinées à aider les internautes à reprendre le contrôle de leur activité numérique :

  • Android P montrera à ses utilisateurs combien de temps ils passent sur chacune des applications de leur smartphone et leur donnera la possibilité de définir des limites de temps dévolu à chaque application ;
  • Android P suggérera à ses utilisateurs de supprimer l’envoi de notifications par les applications sur les alertes desquelles ils ne cliquent que rarement ;
  • la fonction “ne pas déranger” sera plus simple à activer et plus musclée qu’aujourd’hui, permettant notamment à ses utilisateurs de supprimer temporairement l’envoi de toute notification ;
  • Google teste aussi une fonctionnalité qui ferait passer l’écran des smartphones en noir et blanc lorsque leurs propriétaires sont supposés aller se coucher.

Ces annonces ont été accompagnées du lancement d’un nouveau site, WellBeing.google, qui proclame : “les meilleures technologies devraient améliorer la vie, pas nous en distraire“.

Beaucoup espèrent que les annonces de Google vont amener d’autres géants du numérique à adopter des mesures comparables. Certains signes paraissent aller dans ce sens :

  • en janvier dernier, Mark Zuckerberg, cofondateur et patron de Facebook, eut recours à l’expression “time well spent” dans un article publié sur sa page Facebook où il expose les objectifs du Groupe pour la nouvelle année. Il expliquait ensuite qu’il changeait “l’objectif qu’il assigne à nos équipes produit pour que, au lieu de se concentrer à vous aider à trouver des contenus pertinents, elles se focalisent sur le fait de vous aider à avoir des interactions sociales plus porteuses de sens“. Dans la foulée, Facebook diminua la diffusion de vidéos virales sur nos murs, ce qui se traduisit par une réduction totale du temps passé par ses membres de 50 millions d’heures en moyenne chaque jour (soit seulement 2,14 minutes par utilisateur !) et une perte de 700 000 utilisateurs actifs quotidiens en Amérique du Nord ;
  • en mars, Apple créa un mini-site afin de promouvoir les fonctionnalités de contrôle familial disponibles sur les iPhone ;
  • avant-hier, Apple présenta iOS 12, la nouvelle version de son système d’exploitation mobile. La marque à la pomme, qui aime se parer de vertus qu’elle n’a pas dans le respect de la vie privée de ses clients1, mit en exergue plusieurs fonctionnalités qui ressemblent à celles exhibées par Google le mois dernier (contrôle accru des notifications, mode “ne pas déranger” renforcé, maîtrise du temps d’utilisation de son équipement mobile…).

Au-delà des trois entreprises pointées par Tristan Harris, le débat sur la responsabilité de l’industrie des nouvelles technologies fut également évoqué, dans une perspective plus globale, par Satya Nadella, PDG de Microsoft, lors de la dernière conférence Build du Groupe :

Notre industrie a la responsabilité de donner confiance aux gens dans les technologies.

A cet égard, il faut évoquer Hans Jonas, un philosophe des années 1950 et 1960. Il rédigea un article sur le rapport entre technologie et responsabilité. Il y évoque notamment la compatibilité des actions humaines avec la permanence et l’authenticité de la vie. Il faisait alors allusion à la puissance de la technologie qui dépassait la capacité des hommes à la contrôler complètement et maîtriser son impact sur les générations futures. C’est un sujet sur lequel nous devons réfléchir. Nous devons développer des principes qui nous guident dans nos choix parce que ces choix vont définir l’avenir.

Cette opportunité et cette responsabilité sont constitutives de notre mission consistant à permettre à chaque personne et organisation à travers le monde d’accomplir davantage. […] Nous avons reconfiguré notre mission, les produits que nous concevons et notre modèle économique afin que votre succès favorise notre succès. Il doit y avoir un alignement complet entre les deux.

Bien qu’encourageantes, ces différentes initiatives sont loin d’être à la hauteur de l’enjeu posé par Tristan Harris. De fait, l’idéal poursuivi par ce dernier induirait des changements autrement plus profonds dans le modèle stratégique et économique des champions du numérique. Pour déclencher ces réformes, il faudrait une pression beaucoup plus forte de leurs clients sur ces entreprises. Or les internautes semblent indifférents aux risques sociétaux et géopolitiques créés par leur activité dans ce domaine.

(CC) comScore & Goldman Sachs

Pour s’en convaincre, il suffit d’analyser des données de comScore relayées par Goldman Sachs il y a quelques jours. Elles montrent que les Américains ont accru le temps qu’ils consacrent à Facebook après le scandale Cambridge Analytica (voir le graphe reproduit ci-dessus), lequel a pourtant spectaculairement mis en exergue les dangers créés par les géants des nouvelles technologies.

La critique de ces derniers trouve donc sa limite dans l’insouciance des citoyens : si l’industrie numérique s’en tient aux figures imposées en matière d’éthique, les internautes, eux, abusent des figures libres. Or, de même que l’on ne peut pas accuser son concessionnaire automobile lorsqu’on commet un excès de vitesse2, on ne peut pas reprocher aux groupes de la Silicon Valley les dérives dont nous sommes coupables sur leurs plates-formes.

1 Par exemple, son discours angélique n’est pas cohérent avec le fait qu’elle se plie aux exigences de l’Etat chinois concernant les données de ses clients.

2 Sauf si la loi interdisait la commercialisation de véhicules permettant de dépasser lesdites limites.

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