13 janvier 2026 | Blog, Blog 2026, Communication | Par Christophe Lachnitt
Les Etats-Unis font un pas de plus vers le fascisme
L’assassinat à Minneapolis de Renee Nicole Good par un membre d’ICE (Immigration and Customs Enforcement), la police fédérale de l’immigration américaine, et, plus encore, la réaction du pouvoir à cet épisode marquent un tournant dans la dérive fasciste des Etats-Unis sous Donald Trump.
Mes incursions dans la politique internationale procèdent de ma passion pour ces sujets qui, pour reprendre une formule célèbre, ne me sont pas totalement étrangers, ayant conseillé il y a quelques décennies un futur Président de la République française pendant plusieurs années à leur propos. Loin de constituer un argument d’autorité, cette expérience motive simplement les digressions sur la géopolitique que je me permets dans ce blog, bien qu’il ne lui soit pas consacré. – Christophe Lachnitt
Les vidéos de ce drame démontrent qu’il faut bien qualifier cet acte d’assassinat, tant il va au-delà d’une “bavure”, de même qu’il faut bien écrire que, depuis le début du second mandat de Donald Trump, ICE ressemble davantage à une milice qu’à une police.
Pire encore que la mort de Renee Nicole Good est le mensonge | orwellien (“Le Parti dit de rejeter le témoignage des yeux et des oreilles. C’était son commandement ultime et le plus essentiel”1) de l’administration Trump et de ses affidés à son propos, présentant le comportement du fonctionnaire comme un acte d’autodéfense à l’encontre d’une terroriste, en réalité une mère de famille sans histoire, qui aurait essayé de l’écraser avec son véhicule et aurait blessé un autre agent2. Comme toujours, ce sont les personnalités les plus douteuses sur les plans humain et moral de l’équipe Trump – en l’occurrence le Vice-Président JD Vance et la ministre de la Sécurité intérieure Kristi Noem – qui allèrent le plus loin dans l’abjection.
Ce mensonge, entretenu par le verrouillage de l’enquête, s’ajoute aux autres impostures majeures du trumpisme, au premier rang desquelles la prétendue victoire dans l’élection présidentielle de 2020 et la vocation censément pacifique et démocratique de la tentative de coup d’Etat du 6 janvier 2021, deux événements au sujet desquels les preuves sont également abondantes, ce qui n’empêche pas un grand nombre d’Américains de croire les contrevérités proférées par Donald Trump. La singularité du mensonge relatif au meurtre de Renee Nicole Good tient au fait qu’il induit que la propagation du fascisme trumpiste gangrène une autre partie de l’Etat fédéral et que son monopole de la violence illégitime menace désormais de manière irréfragable tous les Américains, tout comme l’instrumentalisation de l’appareil judiciaire menace même le Président de la Réserve fédérale, Jerome Powell.
Les traitements respectifs des meurtres de George Floyd, déjà à Minneapolis, et de Renee Nicole Good sont tristement éclairants à cet égard. En mai 2020, le Président Trump déclara que la mort de George Floyd était “triste et tragique“, que ses “pensées allaient à la famille et aux amis de George”, et que “Justice serait faite”3. Il demanda au FBI de mener une enquête rigoureuse sur ce qui s’était produit. Aujourd’hui, l’appareil politique et médiatique trumpiste est engagé dans une réécriture des faits pour protéger le coupable et discréditer la victime.

En réalité, Donald Trump se moque comme d’une guigne du policier qui a tué Renee Nicole Good. Son objectif, comme je l’expliquais il y a un peu moins d’un an, est de soumettre les branches législative et judiciaire du gouvernement fédéral à sa branche exécutive : Gouvernance de Donald Trump : un coup de force, pas encore un coup d’Etat. Cela passe par l’absolution, plus complète encore que lors de son premier mandat, des erreurs, des fautes et des crimes des organes de la branche exécutive.
Pour démontrer que son pouvoir ne connaît pas de limites, Donald Trump doit faire accepter à l’Amérique que ses transgressions et celles de ses affiliés correspondent désormais à une pratique normale, voire souhaitable, de l’autorité fédérale. Il en va de même à l’échelle mondiale, comme le montre la capture de Nicolas Maduro. Le fait que ce dernier soit l’un des pires dictateurs de la planète ne peut occulter la violation du droit international que son enlèvement représente, et ce d’autant moins qu’elle est accomplie non pas au service du rétablissement de la démocratie au Vénézuela mais de la captation de ses ressources naturelles.
Comme tous les bons césaristes, Donald Trump ne cache pas ses intentions. Ainsi, répondant il y a quelques jours aux journalistes du New York Times qui lui demandaient quelle était la limite de son pouvoir, il affirma : “Oui, il y a une chose. Ma propre moralité. Mon propre esprit. C’est la seule chose qui peut m’arrêter”. Il s’agit à la fois de la déclaration la plus sincère et la plus alarmante de la première partie de ce siècle. Il s’agit aussi d’une forme de description du fascisme (cf. infra).

Elle rappelle incidemment un autre principe édicté par George Orwell, toujours dans “1984” : “Le Parti recherche le pouvoir pour le pouvoir, exclusivement pour le pouvoir. Le bien des autres ne l’intéresse pas. Il ne recherche ni la richesse, ni le luxe, ni une longue vie, ni le bonheur. Il ne recherche que le pouvoir. Le pur pouvoir”. Certes, Donald Trump et ses proches ont cette particularité de rechercher également la richesse, le seul pouvoir ne leur suffisant pas. On ne se refait pas.
Une autre particularité de plus en plus évidente de la gouvernance trumpiste est de conduire l’Amérique vers le fascisme. Le fascisme a été une notion protéiforme dans l’Histoire qu’il peut être difficile de délimiter. Timothy Snyder, expert s’il en est de ces sujets, le définit comme le culte de la volonté du leader. Ce culte s’exerce contre tout ce qui peut l’entraver : au premier chef, si j’ose dire, la raison, ainsi que la Constitution, les institutions et les lois. Il repose inévitablement sur une réalité alternative, le plus souvent conspirationniste contre un ennemi imaginaire. Enfin, le fascisme se traduit par la violence d’Etat indispensable au maintien du régime en place contre les faits.
Les éléments les plus notables du fascisme trumpiste sont les suivants :
- La narration d’une humiliation collective et d’un âge d’or perdu à restaurer.
- Le mépris de l’Etat de droit.
- Le culte de la personnalité, et la présentation du leader comme le seul capable de défendre les valeurs et l’histoire nationales contre des opposants traîtres inféodés aux élites cosmopolites et aux minorités.
- La disqualification du désaccord à partir de la confusion entre régime et Nation (attaquer le pouvoir en place revient à attaquer la Nation).
- La glorification de la violence.
- Le primat de l’efficacité politique supposée sur la cohérence doctrinale, primat qui, avec Donald Trump, est porté à son paroxysme étant donné que son seul phare idéologique durable est son ego.
- La normalisation de l’exception.
- La méfiance envers les élites intellectuelles et scientifiques.
- La négation d’une société civile autonome (universités, associations, médias…).
Le fascisme, en Europe dans les années 1930 comme en Amérique aujourd’hui, a toujours des racines économiques. Le déclassement suscite la recherche d’ennemis intérieurs jugés responsables de la baisse indue du niveau de vie. Or les classes laborieuses et moyennes américaines souffrent, structurellement, depuis le début de ce siècle au moins de l’étiolement du rêve américain et, politiquement, de l’indifférence croissante du Parti démocrate à leur endroit. Aujourd’hui, le destin des Etats-Unis pourrait tenir à la capacité de Donald Trump de faire reculer le système politique américain plus rapidement qu’il ne fait reculer l’économie du pays.
La préparation, le déroulement et la gestion des résultats des élections de mi-mandat seront décisifs à cet égard et probablement un tournant dans l’histoire américaine moderne. On peut parier que Donald Trump, s’il laisse le scrutin se tenir sans entrave, n’acceptera pas la défaite qui, à ce stade, se profile à l’horizon. Outre la nouvelle blessure qu’elle infligerait à son ego, elle pourrait être synonyme d’impeachment pour lui si la Chambre des Représentants et le Sénat basculaient côté démocrate (ce qui est beaucoup plus probable pour la première que pour le second). La question est de savoir jusqu’où il ira dans la restriction du vote et/ou la négation de son verdict, par exemple eu égard au recours à l’Insurrection Act.
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1 “1984”.
2 Il est glaçant de penser aux mensonges qui sont proférés par cette administration lorsqu’il n’y a pas de vidéos pour rendre compte de ses actes.
3 Il s’en prit ensuite haineusement aux manifestations qui eurent lieu dans le pays.
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