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Toute vérité n'est que perception

Assaut sur le Congrès : un scénario à l’irlandaise pour l’Amérique ?

L’Amérique est-elle entrée en guerre civile froide ?

Les événements et leur signification

L’attaque de mercredi sur le Capitole ne doit pas être sous-estimée ou mécomprise. Il ne s’agit pas d’une manifestation qui dérapa mais d’un assaut, prémédité et préparé par ses protagonistes (notamment à travers les réseaux sociaux), sur le Congrès des Etats-Unis réuni en session exceptionnelle pour certifier les votes du collège des grands électeurs à l’élection du Président du pays. C’est donc une attaque sur la démocratie et sur sa manifestation la plus officielle et la plus symbolique.

Cette offensive s’inscrit notamment dans la lignée du complot qui avait été ourdi au mois d’octobre dernier par quatorze membres d’un groupe paramilitaire d’extrême-droite pour kidnapper Gretchen Whitmer, la Gouverneure démocrate du Michigan, et renverser le gouvernement de cet Etat. Donald Trump vilipendait alors particulièrement Gretchen Whitmer et appelait sur Twitter à “libérer le Michigan”. Heureusement, ce projet de raid fut déjoué par le FBI (Federal Bureau of Investigation) avant de pouvoir être mis à exécution.

Mercredi dernier, la violence des intentions et des actes des assaillants du Capitole, qui commence à être connue grâce aux enquêtes des procureurs, se traduisit miraculeusement par la mort de cinq personnes “seulement” : un bain de sang et l’assassinat de nombreux élus furent évités de peu.

La troupe qui prit d’assaut le Congrès incluait des suprémacistes blancs, des négationnistes, des supporters de l’Holocauste, des adeptes de la conspiration QAnon (qui prétend notamment que Donald Trump lutte contre un réseau de leaders démocrates et célébrités de Hollywood qui violentent des enfants)… et au moins six législateurs républicains élus dans des Etats de l’Union.

Cette attaque fut fomentée par le Président des Etats-Unis en exercice. Dans un meeting tenu à quelques encablures du Capitole juste avant la charge, Donald Trump mobilisa ainsi ses partisans :

Nous tous qui sommes réunis ici aujourd’hui, nous ne voulons pas voir notre victoire électorale volée par les Démocrates de la gauche radicale et par les médias ‘fake news’. C’est ce qu’ils ont fait et font encore. Nous n’abandonnerons jamais. Nous ne céderons jamais. Vous ne cédez pas lorsque vous êtes victimes d’un vol. […] Après ce rassemblement, nous allons marcher vers le Capitole et je serai là avec vous. Nous allons marcher vers le Capitole et nous allons encourager nos courageux sénateurs et représentants. Nous n’allons pas encourager certains d’entre eux parce que vous ne reprendrez jamais votre pays en étant faibles. Vous devez faire preuve de force et vous devez être forts. […] Quand vous prenez quelqu’un en flagrant délit de fraude, vous êtes autorisés à utiliser des règles très différentes. […] Si vous ne vous battez pas comme des diables, vous n’aurez plus de pays. […] Nous allons suivre Pennsylvania Avenue, nous allons nous rendre au Capitole et nous allons essayer de donner aux Républicains – les faibles car les forts n’ont pas besoin de notre aide -, nous allons essayer de leur donner le genre de fierté et d’audace dont ils ont besoin pour reprendre notre pays. Donc allons sur Pennsylvania Avenue. Merci à tous“.

En clair, le Président des Etats-Unis invita ses partisans à “reprendre” le pays qu’il dirige en faisant pression sur les sénateurs qui s’apprêtaient à certifier une élection qu’il a perdue de manière indiscutable. Si ce n’est pas une tentative de putsch, cela y ressemble furieusement. Peu importe, d’ailleurs qu’elle ait échoué, l’intention est claire. En politique aussi, il n’y a parfois que l’intention qui compte. Les zélateurs de Donald Trump ne s’y trompèrent d’ailleurs pas et montrèrent l’allégeance qui prédomine dans leur esprit : ils remplacèrent des drapeaux des Etats-Unis par des étendards à la gloire de leur leader.

Dans le même discours, Donald Trump livra Mike Pence, son propre Vice-Président, à la vindicte de ses fanatiques en affirmant mensongèrement que la Constitution lui permettait de choisir unilatéralement le vainqueur de l’élection certifiée par le Congrès, une chimère que l’ancien élu de l’Indiana refusa d’entretenir dans son tout premier acte d’insoumission à son patron. Certains des enragés de Donald Trump voulurent ensuite capturer son Vice-Président pour le pendre. Vous avez bien lu : le Président des Etats-Unis mit en danger la vie de son Vice-Président, et ce parce que celui-ci voulait respecter la Constitution. Au cours du même rassemblement, Rudy Giuliani, ancien maire de New York et avocat personnel de Donald Trump, invita les participants à mener “un procès par combat” et Donald Trump Jr. avertit les membres du Congrès : “nous venons vous chercher“.

L’objectif clairement affirmé était donc de contraindre les membres du Congrès à ne pas officialiser l’élection de Joe Biden à la Maison-Blanche dans ce qui constitue un assaut sur le processus constitutionnel le plus sacré du transfert pacifique du pouvoir après une élection : ce ne fut rien de moins qu’un attentat contre la démocratie organisé par le Président des Etats-Unis, d’abord durant des mois par ses mensonges puis le jour même par son injonction à ses soudards. Donald Trump ne se contenta pas de ne pas vouloir reconnaître sa défaite ; il lança ses partisans à l’assaut du Congrès pour tenter de faire inverser le résultat par la force.

En temps normal, cette session de certification du Congrès est une formalité sur le plan politique et une incarnation de l’unité de la Nation sur le plan civique. Cette année, elle fut focalisée sur des objections aux décomptes des votes certifiés par les Etats et entérinés par les tribunaux (l’équipe Trump mena 62 actions devant les juges pour contester les résultats de l’élection présidentielle et subit autant de défaites). Ces objections n’étaient donc fondées sur aucun élément tangible et n’avaient pour but que de panser l’ego meurtri de Donald Trump et de promouvoir les Républicains sans foi ni loi qui les portaient pour complaire à la base extrémiste de leur parti.

Cette faction fut nourrie des incessants mensonges de Donald Trump et de son équipe sur le fait que, si le Président sortant était sorti, ce ne pouvait être que du fait d’une élection truquée. Tout l’appareil de propagande de l’extrême-droite (Breitbart News, Fox News, Mark Levin, Rush Limbaugh, Newsmax, OANN, The Daily Wire, The Epoch Times, The Gateway Pundit…) contribua à ancrer cette imposture dans l’esprit de ceux qui voulaient bien y croire.

Or il s’avère que ces derniers sont nombreux : selon un sondage réalisé il y a quelques jours par l’Université Suffolk et USA Today, 78% des Républicains (et 37% de l’ensemble des Américains !) croient que l’élection de Joe Biden est illégitime. Ce mensonge constitua la première attaque violente, même si elle n’était pas armée, contre la démocratie américaine. Elle ouvrit la voie à la deuxième agression, la série d’objections sans le moindre fondement formulées par plus d’une centaine de sénateurs et représentants républicains, et à la troisième, l’assaut de leurs spadassins sur le Capitole. Or il faut le répéter : pas le moindre fait, pas le moindre indice, pas même le moindre doute ne peuvent déprécier l’élection de Joe Biden.

Avant même de lancer ses troupes sur le Capitole, Donald Trump avait déjà violé la Constitution américaine et les devoirs de sa charge, au-delà de ses innombrables manipulations de la vérité, en appelant le Secrétaire d’Etat de la Géorgie pour l’enjoindre, dans une démarche digne d’un parrain de la mafia (il faut écouter l’enregistrement de cette conversation d’une heure pour réaliser qui est vraiment le Président actuel des Etats-Unis), à trouver le nombre suffisant de votes lui permettant de défaire Joe Biden dans cet Etat.

Les dérives du démagogue d’extrême-droite étaient si alarmantes que les dix derniers Ministres de la Défense en date des Etats-Unis – des Démocrates et Républicains – jugèrent indispensables, il y a quelques jours, de publier une lettre dans laquelle ils affirment que l’appareil militaire du pays ne doit pas être impliqué dans la querelle à propos de l’élection présidentielle. C’est dire combien le danger d’un coup d’Etat réalisé par Donald Trump était grand. La résistance d’institutions et d’individus ne doit pas occulter le risque qu’auront représenté les dernières semaines pour l’Amérique et la menace latente que les mensonges de Donald Trump et de ses complices font peser sur le pays pour les prochaines années.

A ce sujet, l’ultime et insidieuse attaque du Président contre la démocratie américaine réside dans le fait qu’il n’a toujours pas admis avoir été défait légalement par Joe Biden : cette dénégation continue d’alimenter l’envie de vengeance de ses partisans pour ce qu’ils estiment un vol démocratique. La première étape de la reconstruction civique de l’Amérique résiderait dans cette admission. Or elle n’interviendra jamais. Donald Trump a certes reconnu que le Démocrate entrerait en fonction le 20 janvier prochain. Mais il n’a pas convenu que cette élection était honnête, ce qui lui permet d’alimenter la victimisation des ses partisans, qui est le coeur nucléaire du trumpisme, et leur volonté de vengeance. Or la délégitimation du nouveau Président des Etats-Unis qui s’ensuit constitue une bombe à fragmentation pour la Nation américaine.

La vidéo publiée par Donald Trump sur Twitter dans la nuit de jeudi à vendredi illustre à cet égard sa tactique favorite. Destinée à le préserver d’une destitution, elle ressemble à plusieurs de ses messages précédents, notamment ceux énoncés après la révélation des agressions sexuelles qu’il se vanta d’avoir commises et sa gestion des événements de Charlottesville : son contenu, que le Président délivre sans conviction parce qu’il ne reflète pas son opinion, ne vise qu’à lui faire gagner du temps pour éviter des conséquences rédhibitoires de ses agissements. Dans le cas présent, son objectif est de pouvoir terminer son mandat afin de s’auto-grâcier à quelques jours ou heures de l’intronisation de Joe Biden (ce qui ne le préservera cependant pas des investigations en cours du procureur de New York, la grâce présidentielle ne concernant que les infractions fédérales).

Ne croyons donc pas que Donald Trump ait eu la moindre prise de conscience de la gravité de ses actes pour l’Amérique. Le caractère totalement contradictoire de ses déclarations avec celles des derniers jours (notamment la condamnation des séditieux qu’il disait aimer mercredi) reflète, comme dans les cas précédents, son seul instinct de survie. On peut ainsi parier que, une fois qu’il jugera la situation calmée et le danger écarté, il redira ce qu’il pense vraiment.

(CC) Reuters

Le Parti républicain face à lui-même

Après ces événements, le Parti républicain se retrouve plus que jamais face à son destin et à un choix déterminant pour lui-même comme pour l’Amérique : veut-il continuer de se définir par le trumpisme ou revenir à ses racines conservatrices ?

Un sondage réalisé par NBC et The Wall Street Journal juste avant le scrutin présidentiel signale que 54% des électeurs républicains s’identifient à Donald Trump et seulement 38% se définissent comme supporters du Parti républicain. Or, si l’on compare ces résultats aux votes des 256 membres républicains du Congrès, mercredi, sur les objections relatives aux décomptes des votes dans les Etats, on obtient une équivalence quasi parfaite : 57% (147) votèrent en faveur de ces objections mensongères et 42% (109) ne les soutinrent pas. La ligne de fracture du Parti est donc claire et homogène parmi ses élus et électeurs.

Or le Parti continue de s’avilir, même après avoir mis la République américaine en danger. Ainsi sa frange trumpiste, qui ne recule décidément devant aucune compromission morale, affirme-t-elle désormais que l’assaut sur le Capitole fut réalisé par des membres d’Antifa (un mouvement antifasciste et antiraciste) grimés en supporters de Donald Trump et non par des partisans de ce dernier. Peu importe que les assaillants aient été invités par Donald Trump lui-même à marcher sur le Congrès et faire pression sur ses membres, que beaucoup de ces soi-disant gauchistes aient poussé la science du déguisement jusqu’à se faire tatouer des inscriptions suprémacistes blanches, que des membres reconnaissables des factions d’extrême-droite QAnon et Proud Boys aient participé à cette attaque et que Donald Trump ait retenu l’intervention de la Garde nationale avant de la laisser défendre le Capitole.

Le lien entre Donald Trump et le terrorisme d’extrême-droite n’est d’ailleurs pas une découverte : il y eut “seulement” trois tueries de masse avec des motivations liées au suprémacisme blanc entre 2012 et l’apparition de Donald Trump sur la scène politique présidentielle américaine en 2015 (soit une période de trois ans et demi) et treize depuis lors jusqu’à août 2019 (soit une durée de quatre ans). Malgré la montée de cette menace, la Maison-Blanche rejeta durant plus d’un an les demandes de son ministère de l’Intérieur visant à augmenter le niveau de priorité accordé à la lutte contre le terrorisme d’origine intérieure, en particulier celui de nature suprémaciste blanche, avant de finalement lui accorder une place insignifiante dans son document stratégique de référence.

Pourtant, selon une analyse de l’Anti-Defamation League, 73% des 427 meurtres liés à des idéologies extrémistes furent le fait d’extrémistes de droite entre 2009 et 2018, 23% celui de jihadistes islamistes et 3% celui d’extrémistes de gauche. Et, lors de son témoignage devant le Congrès en juillet 2019, Christopher Wray, le directeur du FBI (Federal Bureau of Investigation) nommé par Donald Trump, expliqua que la majorité des actes de terrorisme d’origine intérieure étaient désormais motivés par la doctrine suprémaciste blanche.

En réalité, la réticence de la Maison-Blanche à accorder un niveau de priorité élevé à ce terrorisme a tenu à la difficulté que Donald Trump éprouve à critiquer cette idéologie à laquelle il adhère et qu’il inspire. Ainsi, comme l’a montré une recherche menée par ABC News publiée en mai 2020, le Président avait été invoqué 54 fois par des auteurs d’actes ou de menaces de violence faisant écho à cette rhétorique.

Cette triste réalité n’a pas retenu les caciques du Parti républicain de se jeter dans les bras de Donald Trump. A cet égard, celles et ceux qui quittent aujourd’hui le navire, alors qu’il coule plus verticalement, pour tenter de sauver les miettes de crédibilité qu’ils croient leur rester ne sont pas beaucoup plus hypocrites que ceux qui l’ont déserté alors qu’il était encore à flot. Ces supposés responsables ont permis à ce navire de voguer en affrontant les tempêtes du manque de crédibilité et de l’incompétence au lieu de laisser la maison Trump imploser plus rapidement.

Dans ce domaine, l’exemple de John Kelly est remarquable. Ancien Marine et Général quatre étoiles, il était unanimement respecté pour sa carrière militaire. Il mit cette légitimité au service de Donald Trump qu’il rejoignit en janvier 2017 comme Ministre de la Sécurité intérieure avant d’être le Secrétaire Général de la Présidence (Chief of Staff) de juillet 2017 à janvier 2019. Jeudi soir, je le regardai, interrogé sur CNN, soutenir l’invocation du 25ème amendement (qui permet au Vice-Président et au Cabinet de déclarer le Président dans “l’incapacité d’exercer les pouvoirs et de remplir les devoirs de sa charge“) contre Donald Trump.

Lorsque le journaliste Jake Tapper lui demanda pourquoi il avait décidé de travailler pour Donald Trump, John Kelly osa affirmer qu’il n’avait alors “aucune idée de ses failles comme être humain“. Faut-il lui rappeler que, en janvier 2017, Donald Trump avait déjà, parmi nombre d’autres actions chevaleresques, mené une campagne électorale raciste et misogyne, s’était déjà glorifié d’agresser sexuellement les femmes qui lui plaisent physiquement, s’était déjà moqué publiquement d’un journaliste handicapé, avait déjà appelé à l’emprisonnement de sa rivale politique et avait déjà insulté les parents musulmans d’un soldat américain décédé dans une intervention héroïque en Irak ? Et que, avant même cette campagne nauséabonde, Donald Trump avait été l’un des principaux promoteurs, en 2008, de la campagne complotiste et raciste du “birtherism”, la théorie selon laquelle Barack Obama ne pouvait pas présider les Etats-Unis car il ne serait pas né sur le sol américain ?

Pourtant, John Kelly n’avait “aucune idée de ses failles comme être humain“. On peut être un haut dignitaire militaire et avoir très peu de dignité. En vérité, John Kelly personnifie, comme tant d’autres républicains, la compromission de ses valeurs pour un plat de lentilles. L’armée à laquelle il appartient aujourd’hui est celle des complices de l’attaque de Donald Trump contre la démocratie américaine. Il donne tout son sens à cette sentence de Theodore Roosevelt :

Eduquer une personne dans l’esprit mais pas dans la morale, c’est éduquer une menace pour la Société“.

La complicité John Kelly et de beaucoup d’autres est d’autant plus grave que la dérive autocratique de Donald Trump et les violences qui allaient en résulter étaient prévisibles. Je les avais anticipées dans mon dernier livre paru il y a plus d’un an et dans plusieurs articles publiés sur Superception depuis plusieurs années, ce qui m’avait valu des accusations de partialité et des insultes. Si je pouvais les prévoir, les observateurs et acteurs politiques américains étaient a fortiori en capacité de le faire. C’est donc par pur cynisme et quête de pouvoir personnel qu’ils se sont abreuvé au poison trumpiste. C’est impardonnable quels qu’aient été leurs états de service antérieurs et la date de leur rupture avec Donald Trump. En réalité, plus leurs états de service étaient éminents, plus leur complicité avec Trump, gage de crédit pour lui, était coupable.

Un assaillant du Capitole – (CC) @hunterw

La tartuferie des plates-formes numériques

Outre le rôle du Parti républicain et de son écosystème notamment médiatique, il convient naturellement de s’appesantir sur la part prise par les plates-formes numériques dans la déliquescence démocratique américaine. Or cette part est considérable.

En interdisant, jusqu’à nouvel ordre, à Donald Trump d’utiliser Facebook et Instagram et en le bannissant indéfiniment de Twitter, Mark Zuckerberg et Jack Dorsey font preuve d’un cynisme équivalent à celui des leaders républicains qui le désavouent depuis mercredi. Comme eux, ils cherchent à se donner le beau rôle en faisant censément montre d’une résolution éthique. Comme eux, ils veulent faire oublier la complicité dont ils ont enveloppé l’accès et le maintien au pouvoir du démagogue d’extrême-droite depuis 2015.

Ils veulent, aussi et surtout, occulter le fait que c’est leur modèle opérationnel et économique qui menace la démocratie américaine davantage encore que les mensonges ou les appels à la violence que Donald Trump publie sur leurs plates-formes.

J’écrivais à ce sujet l’été dernier sur Superception :

Il est impossible pour les réseaux sociaux de conjuguer liberté d’expression totale, modération de contenus et maximisation de leur rentabilité.

Dans ce trio, il est toujours un sacrifié :

– Quand liberté d’expression et modération des contenus sont associés, la maximisation des revenus est entravée.

– Si modération des contenus et maximisation des revenus sont visés conjointement (à travers par exemple une formule d’abonnement payant), la liberté d’expression ne peut être totale.

– Lorsque liberté d’expression et maximisation des revenus vont de pair, la modération des contenus est impossible.

Cette troisième option correspond à la situation que nous subissons actuellement sur Facebook et, dans une plus ou moins grande mesure, les autres réseaux sociaux.

En effet, la monétisation de ces plates-formes repose sur le temps qu’y passent les internautes, lequel dépend de la promotion des contenus les plus émotionnels. De fait, la peur et la haine sont sources de viralité alors que, trop souvent, la modération politique suscite l’ennui. L’attraction des citoyens sur les réseaux sociaux se traduit donc par la promotion de contenus incendiaires qui font appel à leurs plus bas instincts. Ainsi, par exemple, chaque mot d’indignation ajouté à un tweet augmente-t-il son nombre de retweets de 17%. Pour engager les êtres humains, il suffit trop souvent de les enrager.

La nature avilissante de nombreux contenus mis en ligne sur les réseaux sociaux ne poserait pas beaucoup plus de problèmes que les graffitis inscrits dans les toilettes des aires de repos d’autoroute si ces messages n’étaient relayés et promus par les algorithmes de ces plates-formes : leur action, gage de la monétisation des réseaux sociaux, empêche la modération des contenus qu’ils hébergent et gangrène la liberté de parole en donnant un écho disproportionné à ses expressions les plus nuisibles.

C’est pourquoi le seul moyen de mitiger les effets mortifères des réseaux sociaux sur la démocratie est de changer leur modèle économique : tant que l’élévation des contenus les plus nocifs sera synonyme de profit pour ces plates-formes, il sera impossible d’en faire des forces positives – ou même neutres – pour nos Sociétés”.

Comme ils ne veulent surtout pas modifier leur modèle opérationnel et risquer de blesser la poule aux oeufs d’or, Mark Zuckerberg et Jack Dorsey décident de censurer un dirigeant politique qui a obtenu 74 millions de voix lors du dernier scrutin auquel il a participé. Certes, cette disposition n’entrave pas sa liberté d’expression (car elle est prise par des entreprises privées). Mais est-il logique qu’elle s’applique à un dirigeant de premier plan qui n’a été ni condamné (par exemple dans une procédure d'”impeachment”) ni banni de la vie politique de son pays par ses pairs et ses concitoyens ? Ce qui, incidemment, pose une question inverse : est-il logique que le système politique américain se contente d’observer des acteurs privés (Facebook, Shopify, Twitter…) sanctionner Donald Trump pour ses dérives et soit incapable d’agir pour préserver sa démocratie ?

Dans ce cadre, même si elle peut être comprise étant donnée la responsabilité de Donald Trump dans le développement de la violence outre-Atlantique cette semaine, la décision de Mark Zuckerberg et Jack Dorsey est d’autant plus aberrante à mon sens qu’elle est doublement incohérente :

  • les messages pour lesquels Donald Trump a été exclu ne sont pas les pires qu’il ait publiés sur ces services. Mark Zuckerberg et Jack Dorsey ont donc dû se contorsionner intellectuellement afin d’expliquer pourquoi ils punissaient Donald Trump cette fois. Ils sont toujours incapables d’appliquer des règles lisibles, cohérentes et transparentes. De ce fait, ils donnent le sentiment d’opérer en fonction de leurs lubies et intérêts du moment (en l’occurrence, le basculement côté démocrate du Sénat fait peser des menaces plus grandes de régulation des champions du numérique et incitent certainement leurs patrons à davantage de prétention de bonne volonté). Partant, ils prêtent le flanc à des accusations de subjectivité et manipulation. Le Président américain peut ainsi se victimiser depuis l’annonce de leurs décisions, ce qui, comme je le soulignais ci-dessus, est au coeur de son positionnement politique et de sa relation symbiotique avec ses partisans ;
  • la victimisation de Donald Trump est d’autant plus aisée que Facebook et Twitter, toujours aussi inconséquents, n’expulsent pas de leurs plates-formes des leaders (par exemple chinois, iraniens, nord-coréens ou russes) bien plus tyranniques que le Président américain.

Les pompiers pyromanes du numérique font donc les beaux en évitant de remettre en cause leur modèle opérationnel et économique qui constitue le vrai danger qu’ils veulent prétendument mitiger en écartant Donald Trump.

Leur décision met aussi une nouvelle fois en exergue le pouvoir exorbitant de quelques dirigeants de groupes technologiques qui font toujours prévaloir leur profit personnel sur l’intérêt général. Les messages de Mark Zuckerberg et Jack Dorsey sont d’ailleurs éclairants à cet égard. Ils admettent en effet le danger que posent leurs créations : ils redoutent que le Président des Etats-Unis ne les utilisent pour susciter davantage de violence. Ce sont pourtant ces créations qui les ont enrichis et dont ils s’efforcent toujours de minimiser l’altération.

Au chapitre médiatique, les plates-formes numériques ne sont pas les seules coupables. Il faudra ainsi également observer la place que les médias d’information traditionnels accorderont à Donald Trump après son départ de la Maison-Blanche : la moindre de ses provocations lui ouvrira-t-elle leurs pages, antennes et URL comme ce fut le cas lors de sa campagne de 2015 durant laquelle ils lui offrirent l’équivalent de 4,6 milliards de dollars d’achat d’espace ?

(CC) Twitter

L’avenir de l’Amérique

Au terme de ce tour d’horizon, la question qui se pose est celle de l’avenir de l’Amérique au lendemain de ce jour funeste.

A mon sens, le siège du Congrès ne représente pas la fin d’un processus, le baroud de déshonneur des partisans de Donald Trump avant l’élection formelle de Joe Biden, comme plusieurs analystes l’ont considéré. Cette attaque consacre plutôt la division durable de l’Amérique. Ainsi que je l’annonçais lors de l’élection de Joe Biden, elle annonce une présidence quasi impossible pour le Démocrate, Président-élu considéré comme illégitime par plus d’un tiers de son peuple.

La durabilité de la fracture de l’Amérique s’explique aussi par le fait que la crise actuelle n’est pas réductible au culte de la personnalité de Donald Trump, aussi puissant soit-il chez ses partisans. Elle recouvre des réalités sociales, économiques et identitaires que j’ai déjà analysées sur Superception (notamment ici, ici et ici). Or l’installation de Joe Biden à la Maison-Blanche ne va que radicaliser encore plus ses opposants.

En outre, on peut compter sur Donald Trump, sur ceux qui veulent le remplacer demain dans le coeur des Républicains (tels que Ted Cruz et Josh Hawley, principaux artisans des objections présentées au Congrès mercredi) et sur l’appareil de propagande dont la prospérité repose sur la colère de son public pour alimenter le ressentiment et la mobilisation de ce bloc aujourd’hui infrangible de l’opinion américaine. La place du suprémacisme blanc en son sein rend la situation d’autant plus alarmante et nous rappelle le rôle de cette faction dans la vie politique de l’Amérique depuis sa fondation.

Dans ce contexte, le principal motif d’espoir réside dans le fait que les événements de mercredi pourraient agir comme un électrochoc et produire une réaction du peuple et des “élites” américaines contre la dérive antidémocratique qui gangrène le pays depuis le double mandat de Barack Obama : l’une des racines du mal actuel peut en effet être trouvée dans l’obsession publiquement revendiquée par Mitch McConnell, le leader de la majorité républicaine au Sénat, de faire échouer le premier Président noir des Etats-Unis, mettant de facto un terme à toute idée de collaboration bipartisane et, partant, d’unité nationale.

Or l’espoir que l’on peut nourrir aujourd’hui est très ténu car les conservateurs américains ne se contentent plus d’être républicains : ils sont pour une partie significative d’entre eux anti-démocrates. C’est ce que démontrent leurs agissements depuis la tentative d’insurrection de mercredi :

  • 147 sénateurs (8) et représentants (139) républicains votèrent, après l’assaut contre le Capitole, en faveur d’objections au décompte des voix du scrutin présidentiel qu’ils savaient sans le moindre fondement ;
  • plusieurs législateurs républicains qui votèrent contre les objections au décompte des votes du scrutin présidentiel ont reçu des menaces à leurs bureau et domicile, ce qui rend très improbable la perspective d’une destitution de Donald Trump votée par les deux chambres du Congrès ;
  • il n’existe de toute façon pas de majorité républicaine pour destituer Donald Trump ;
  • les médias et leaders ultra-conservateurs accusèrent, contre toute évidence, des mouvements gauchistes d’avoir attaqué le Congrès ;
  • le Vice-Président Pence refusa d’actionner le 25ème amendement pour écarter Donald Trump du Bureau ovale bien que ce dernier l’eut livré à la haine de ses partisans ;
  • dans la vidéo où il admet qu’une nouvelle administration entrera en fonction le 20 janvier, sans pour autant reconnaître sa défaite, Donald Trump promet à ses supporters que leur “incroyable parcours ne fait que commencer” ;
  • davantage de Républicains approuvent les violences menées contre le Congrès que ne les désapprouvent (45% contre 43%) et autant de Républicains blâment Joe Biden (42%) que Donald Trump (41%) pour ces violences ;
  • la réunion du Comité national du Parti républicain qui se tint vendredi fut marquée par la défense de Donald Trump par les participants, lesquels indiquèrent que le Président ne portait aucune responsabilité dans l’assaut sur le Capitole et devait continuer de jouer un rôle prédominant à l’avenir. La Présidente et le Vice-Président du Parti, deux affidés de Donald Trump, furent unanimement réélus à leurs postes respectifs. Or il faut considérer que cette réunion à haut niveau du Parti républicain intervint, outre le contexte des événements du Capitole, alors que Donald Trump est le premier Président depuis Herbert Hoover à avoir perdu la Maison-Blanche, le Sénat et la Chambre des Représentants durant un seul mandat.

La guerre de tranchées contre la démocratie américaine continue donc. Celle-ci doit se défendre. Contrairement à l’image d’Epinial, la démocratie n’est pas le régime de la faiblesse : comme l’Histoire l’a prouvé, elle peut tirer une force inégalable de la souveraineté du peuple. Dorénavant, il faudra des actions plus résolues – sur les plans constitutionnel, électoral, politique, économique, social, sécuritaire et médiatique notamment – que les désapprobations exprimées par beaucoup de leaders américains pour inverser la tendance en cours, et ce d’autant plus que, comme je l’expliquais récemment, le système électoral américain donne aux Républicains des moyens de s’adjuger une part du pouvoir politique supérieure à leur poids dans l’électorat.

En définitive, la double question qui se pose est celle de la durée et de l’intensité de cette poussée antidémocratique. Ma grille d’analyse est qu’il s’agit d’une crise de croissance démocratique, des convulsions engendrées par le refus de la future minorité blanche d’accepter son déclassement démographique dans l’Amérique de demain, qui s’accompagne d’un rééquilibrage politique. Le problème est que ce déclassement identitaire va de pair avec un déclassement économique et social dont la Présidence Obama s’est insuffisamment saisie. Dans ce contexte, la poussée antidémocratique qui en résulte durera-t-elle quelques années ou plus ? Ira-t-elle jusqu’à la prise de pouvoir par un leader fascisant plus compétent et discipliné que Donald Trump ?

A cet égard, l’Histoire nous enseigne que les putschs ratés sont souvent suivis de coups d’Etat réussis, d’ailleurs pas toujours par les mêmes leaders. C’est pourquoi j’ai comparé sur Facebook, le soir des événements du Capitole, cet épisode au putsch de la Brasserie. Il s’agit en effet, pour l’Amérique, d’empêcher que l’assault sur le Congrès soit au fascisme américain en développement ce que le putsch de la Brasserie fut au nazisme en 1923 : un échec par rapport à l’objectif politique visé mais un événement fondateur qui traça la voie vers les étapes ultérieures de la prise du pouvoir.

Il est inconcevable, étant donnée la puissance de l’appareil militaire américain, qu’un scénario à la libanaise, dans lequel des groupes factieux peuvent rivaliser avec l’armée, se développe outre-Atlantique. En revanche, une évolution à l’irlandaise, dans laquelle des critères ethniques remplaceraient l’opposition religieuse, le terrorisme s’installerait durablement et le nationalisme blanc s’institutionnaliserait politiquement et militairement, n’est pas à écarter. Le risque de sécession, que j’ai déjà évoqué sur Superception, ne pourrait alors pas être exclu.

Beaucoup dépendra in fine du courage des leaders – ou supposés tels – du Parti républicain. Si le Parti s’enfonce dans le fascisme, une solution à la crise actuelle pourrait résider dans la création d’un troisième parti adhérant aux fondamentaux du conservatisme et rompant avec les préceptes du trumpisme. La fondation de ce deuxième parti raisonnable renforcerait le système politique américain pour lutter contre le trumpisme en constituant à la fois une alternative pondérée aux Démocrates et une force de collaboration constitutionnelle avec eux. De fait, ce qui rend la montée de l’autoritarisme si inquiétante aujourd’hui outre-Atlantique, et beaucoup plus dangereuse par exemple que le mouvement animé par le père Charles Coughlin dans les années 1930, est qu’elle est conduite par l’un des deux grands partis du système politique et institutionnel.

C’est donc la double question de la survie de la démocratie outre-Atlantique et de l’unité de la Nation américaine qui est aujourd’hui posée. A la fin de l’été 1787, après que les Pères fondateurs eurent achevé la rédaction de la Constitution américaine, Benjamin Franklin fut interrogé par une femme à sa sortie d’Independence Hall à Philadelphie : “Dites-nous, Docteur Franklin, qu’avons-nous ? Une monarchie ou une république ?” La réponse de l’ancien ambassadeur des Etats-Unis en France est restée dans l’Histoire: “Une république, si vous pouvez la conserver“.

Cette mise en garde est plus d’actualité que jamais depuis 150 ans.

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