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Toute vérité n'est que perception

Pourquoi la décision de Twitter de modérer le compte de Donald Trump est aberrante

De la différence entre liberté d’expression et liberté d’expansion.

Cette semaine, Twitter invita les utilisateurs de son réseau à consulter des informations complétant le contenu d’un tweet du Président des Etats-Unis et les avertit qu’un autre tweet de Donald Trump et un tweet du compte officiel de la Maison-Blanche violaient ses règles en matière de promotion de la violence :

Le Président Trump et ses spadassins crièrent à la censure et à la violation de sa liberté d’expression alors que cette notion ne s’applique pas à un acteur privé tel que Twitter et que le réseau de micro-blogging n’avait pas supprimé ses messages.

En revanche, ces mesures furent saluées par celles et ceux qui défendent les mêmes principes éthiques que ceux que j’affirme sur Superception et dans mes livres. Pourtant, je considère qu’elles sont non seulement inopérantes mais en outre contre-productives.

La logique enclenchée par Twitter est inopérante

Comme c’est souvent le cas avec Twitter, l’une des entreprises les moins bien managées de la Silicon Valley, ses actions à l’égard de Donald Trump manquèrent de précision :

Mais, au-delà du déficit d’excellence opérationnelle coutumier du réseau de micro-blogging, c’est la logique dans laquelle il s’est engagé en voulant modérer le compte de Donald Trump qui est viciée. Elle est en effet inapplicable à l’échelle de Twitter et des autres réseaux sociaux : 473 400 tweets sont mis en ligne chaque minute sur le réseau de micro-blogging, 500 heures de vidéo sont téléchargées chaque minute sur YouTube et 1,35 milliard de nouveaux contenus sont publiés chaque jour sur Facebook.

Ce dernier, le plus riche et mieux gréé des médias sociaux dans ce domaine, emploie plus de 35 000 personnes (salariés et sous-traitants) pour assurer la sécurité et la sûreté de sa plate-forme, laquelle comptait 2,8 milliards de membres actifs mensuels en octobre 2019 : chaque chargé de sécurité supervise en moyenne l’activité de 80 000 de ses utilisateurs. Il est évidemment impossible qu’un tel ratio permette une gestion efficace et cohérente de la sécurité du service. C’est donc le fonctionnement même des réseaux sociaux qui est en cause.

Signaler ainsi quelques tweets de Donald Trump revient à s’attaquer à la brindille qui cache la forêt des abus réalisés sur ces plates-formes. Ainsi, selon le rapport sur le deuxième semestre 2018 publié par Twitter, ses utilisateurs alertèrent ses équipes à propos du comportement sur son service de 11 millions de comptes différents mais celles-ci ne prirent des mesures que pour 250 086 d’entre eux (soit 2%). De même, en avril 2019, Jack Dorsey annonça-t-il que 38% des tweets harceleurs étaient détectés par l’intelligence artificielle de l’Entreprise. Il considérait cette performance comme un grand signe de progrès étant donné que, un an plus tôt, Twitter n’utilisait pas de systèmes d’intelligence artificielle pour ce faire. Elle est en réalité le reflet d’un retard désolant par rapport à un problème qui provoque tant de détresse humaine, et ce alors que des organisations comme Amnesty International supplient Twitter depuis des années d’être plus actif dans ce domaine : un tweet harceleur est par exemple envoyé toutes les trente secondes en moyenne à une femme. L’agitation de Twitter à l’endroit de Donald Trump ne peut donc occulter son apathie, au quotidien, sur les enjeux de harcèlement et d’incitation à la violence.

Pour mitiger les risques d’agression posés par les réseaux sociaux, il faudra donc prendre des décisions beaucoup plus drastiques que le signalement de quelques tweets, émanassent-ils du Président des Etats-Unis. C’est le modèle opérationnel de ces plates-formes qu’il faut remettre en cause. Dans mon dernier livre en date, consacré à la menace posée par la révolution numérique à la démocratie, “Prêt-à-penser et post-vérité“, je propose dix dispositions réglementaires dans ce sens. J’en évoquerai brièvement quatre :

  • sommer les champions du numérique de publier une charte de modération de contenus claire, succincte et cohérente et les faire auditer chaque année par une institution indépendante pour évaluer leur performance dans son application sur l’ensemble de leurs services. Cette mesure devrait être conditionnée à l’imposition d’amendes dissuasives – c’est-à- dire plus importantes que celles décidées jusqu’à présent par l’Union européenne dans le cadre du RGPD et la Federal Trade Commission, l’instance américaine de régulation de la concurrence ;
  • éliminer les moteurs d’engagement algorithmiques. Cette résolution concernerait notamment les rubriques des sujets les plus populaires sur Twitter et les systèmes de recommandation de Facebook et YouTube qui accordent une forme de légitimité aux contenus les plus sensationnalistes et/ou extrêmes. Elle permettrait d’éviter de donner une caisse de résonance inutile aux fausses informations et messages porteurs de violence sans atteindre à leur liberté d’expression ;
  • nettoyer les résultats des moteurs de recherche des contenus inacceptables. Cette disposition est complémentaire de la mesure précédente et répond aux mêmes enjeux et objectifs. Les vecteurs de contenus dangereux ou appelant à la violence seraient occultés dans les résultats des moteurs de recherche des plates-formes numériques, à l’exemple de l’approche adoptée par Pinterest dans la controverse sur les vaccins ;
  • retirer toutes les mesures de popularité des réseaux sociaux. Il s’agit notamment des nombres d’abonnés, d’amis, de vues, de “likes”, de partages, de commentaires… Le premier défaut de cette hiérarchisation est qu’elle ne tient aucun compte de la qualité desdits contenus ni même de leur véracité la plus élémentaire. Sa deuxième faiblesse, plus néfaste encore, est qu’elle peut être manipulée par des robots. Chacune de ces déficiences considérées individuellement est problématique. Conjuguées, elles sont explosives. En effet, l’illusion d’autorité que cette hiérarchie confère aux contenus est l’un des principaux agents des manipulations antidémocratiques.

Si les thèmes abordés dans cet article vous intéressent, approfondissez-les en lisant “Prêt-à-penser et post-vérité” (448 pages)

Dans ce contexte, la distinction brillamment formulée par l’activiste numérique Tristan Harris entre liberté d’expression (“freedom of speech”) et liberté d’expansion (“freedom of reach”) prend tout son sens. C’est d’ailleurs une position que j’énonce depuis longtemps sur Superception : je suis favorable à une liberté d’expression absolue – car sa régulation fait courir le risque à mes yeux d’une police de la pensée – mais pas à la promotion par les plates-formes numériques des opinions les plus dangereuses pour la Société. Qu’un point de vue scandaleux soit affirmé sur Facebook, Twitter ou YouTube ne me choque pas ; qu’il bénéficie des vecteurs de viralité algorithmiques de ces services me révolte. Or cette dynamique est consubstantielle à leur modèle de monétisation.

Cette semaine, on vit de nouveau Jack Dorsey et Mark Zuckerberg s’opposer à ce sujet, celui-là prônant une intervention des médias sociaux dans la régulation du débat public et celui-ci défendant une liberté d’expression totale sauf dans le cas d’un danger imminent de violence.

Même si je suis écoeuré par ses dérives éthiques, je suis sur la même longueur d’onde que le patron de Facebook dans ce domaine. L’approche de Twitter à l’égard de Donald Trump illustre ce qui est en jeu. S’il suivait sa logique jusqu’à son terme, Jack Dorsey devrait fermer le compte du Président américain, tant ses violations des règles de Twitter sont fréquentes. C’est d’ailleurs ce qu’avaient demandé certains dirigeants démocrates en octobre 2019 après un nouveau dérapage abject de sa part. Mon dégoût à l’égard du Président américain est incommensurable. Je n’estime cependant pas qu’il soit judicieux qu’une partie de la classe politique américaine interdise à l’un de ses opposants d’exprimer librement ce que lui et ses partisans ressentent. En outre, comment serait définie la limite pour ce qui est, ou pas, acceptable ? Et qui serait chargé de déterminer les contenus conformes ? La limitation de la liberté d’expression n’est pas la solution.

Celle de la liberté d’expansion en revanche est incontournable. En effet, le fonctionnement algorithmique des réseaux sociaux empêche aujourd’hui que les contenus indignes et les fausses informations n’y soient partagés sans courir le risque qu’ils soient relayés ad nauseam. Certes, je suis d’accord avec Mark Zuckerberg lorsqu’il affirme dans son discours prononcé au sein de l’Université de Georgetown : “Je ne pense pas que la plupart des gens veuillent vivre dans un monde où vous ne pouvez mettre en ligne que des choses que les entreprises de nouvelles technologies considèrent 100% vraies“. Mais la plupart des gens ne veulent pas non plus vivre dans un monde où ces mêmes entreprises promeuvent les contenus les plus avilissants car ce sont ceux qui maximisent leurs revenus en maintenant l’attention de leurs utilisateurs. De même, j’adhère à la déclaration faite, en octobre 2019, par une responsable de Facebook à l’occasion d’une polémique née de la propagation de “fake news” concernant le Premier ministre canadien Justin Trudeau : “La désinformation ne viole pas nos statuts. Nous n’avons pas de règle édictant que tout ce que les internautes mettent en ligne doit être vrai“. Mais devrait violer leurs statuts le fait que des Etats et des dirigeants politiques exploitent leur plate-forme afin de déployer des opérations de propagande à grande échelle qui menacent la démocratie et l’équilibre géopolitique mondial.

The Wall Street Journal révélait d’ailleurs il y a quelques jours que Mark Zuckerberg fut alerté par ses équipes sur le fait que “les algorithmes de Facebook exploitent l’attrait du cerveau humain pour la discorde. Laissés sans contrôle, ils fourniraient à ses membres des contenus toujours plus conflictuels afin de capturer l’attention des internautes et d’accroître le temps qu’ils passent sur notre plate-forme“. Dans une autre présentation, il apprit que 64% des personnes qui rejoignent des groupes extrémistes sur Facebook le font à cause du système de recommandation du service. Dans les deux cas, il décida de ne surtout rien faire.

La seule solution pour préserver la liberté d’expression sans exacerber les risques engendrés par la liberté d’expansion consiste donc à supprimer la promotion algorithmique des contenus sur les médias sociaux. C’est cette remise en cause de leur modèle économique que Jack Dorsey, Mark Zuckerberg et leurs confrères n’acceptent pas, privilégiant leur valorisation boursière sur les valeurs humaines. Leur aspiration à un Empyrée numérique ne laisse pas de faire empirer la situation dans le monde réel et les gesticulations de Jack Dorsey vis-à-vis de Donald Trump n’y changeront malheureusement rien. Pis, elles seront contre-productives.

Les décisions de Twitter seront contre-productives

Un nombre incalculable de citoyens et de dirigeants violent les règles de Twitter. Même parmi les chefs d’Etat, Donald Trump n’est pas le seul dont les tweets contreviennent à ses conventions. En particulier, le Président brésilien Jair Bolsonaro et le guide suprême de la Révolution islamique iranienne Ali Khamenei devraient régulièrement subir les foudres de Jack Dorsey et ses équipes si ceux-ci étaient conséquents.

Or, non seulement, ils ne le sont pas à l’égard de tous les chefs d’Etat1 mais ils ne le sont même pas à l’endroit de Donald Trump. Ainsi, lorsque Donald Trump publia une deuxième fois le message signalé par Twitter comme incitant à la violence, le réseau de micro-blogging resta-t-il coi. De même, plus tôt cette semaine, le Président américain promut-il sur Twitter une théorie conspirationniste accusant Joe Scarborough, un ancien élu républicain à la Chambre des Représentants et aujourd’hui animateur d’une émission télévisée au cours de laquelle il critique le leader de son parti, d’avoir assassiné l’une de ses collaboratrices. Celle-ci mourut en réalité des suites d’une blessure à la tête causée par une chute due à un malaise cardiaque. Trump accusa aussi sans la moindre preuve, toujours sur Twitter, la défunte d’avoir eu une liaison adultérine avec Joe Scarborough. Confronté à ce torrent de boue numérique et aux attaques des fans du Président, le veuf de Lori Klausutis écrivit à Jack Dorsey pour l’implorer de supprimer les tweets à l’origine de ses tourments. Le patron de Twitter lui fit répondre que lesdits tweets ne violaient pas les règles du réseau. Toujours cette semaine, le Président retweeta une vidéo dans laquelle l’un de ses supporters affirme : “un bon démocrate est un démocrate mort“. Pas de réaction de Jack Dorsey.

Jack Dorsey by Ryan Lash/TED

Cette incohérence va à l’encontre des principes que j’évoquais plus haut à propos de la modération des contenus sur les réseaux sociaux : lisibilité, cohérence et transparence des règles appliquées. A défaut, les dirigeants concernés donnent le sentiment d’opérer en fonction de leurs lubies du moment et prêtent le flanc à des accusations de subjectivité et manipulation. En réalité, par son inconséquence, Jack Dorsey offre sur un plateau d’argent à Donald Trump une nouvelle opportunité de se victimiser et de détourner l’attention de son échec dans la gestion de la pandémie du Covid-19, ce qu’il ne manqua d’ailleurs pas de faire.

Ce risque est d’autant plus grand que, en s’en prenant de cette manière aussi ostentatoire à un seul leader politique, Jack Dorsey confond le fait de lancer une bataille pour la vérité avec celui de déclarer la guerre à Donald Trump. Cela ne peut que réduire la probabilité que cette décision ait le moindre effet sur l’édification politique des Américains. A terme, Twitter pourrait même devenir le réseau social favori des Démocrates et Facebook celui des Républicains, ce qui ne ferait qu’aggraver la radicalisation idéologique du pays.

Un autre effet contre-productif de la décision de Jack Dorsey a trait à son timing : agir ainsi à cinq mois de l’une des élections présidentielles les plus importantes et les plus polarisées de l’histoire américaine me semble irresponsable.

Last but not least, l’intervention d’une plate-forme aussi importante sur le plan médiatique que Twitter dans la régulation des contenus politiques est un dangereux précédent à cet égard, alors que certains régimes non-totalitaires prennent des dispositions leur donnant des pouvoirs insensés dans ce domaine, au premier rang desquels :

  • la Hongrie et les Philippines ont voté au mois de mars des lois donnant à leurs gouvernements le pouvoir d’infliger des peines pouvant aller jusqu’à cinq ans et deux mois de prison respectivement à ceux qui propagent de fausses informations sur la pandémie du Covid-19 ;
  • l’an dernier, Singapore avait voté une loi permettant à son gouvernement d’exiger le retrait ou la correction d’Internet d’informations qu’il considère comme inexactes.

Jack Dorsey me donne donc l’impression d’agir en pompier pyromane dans un univers numérique et une Amérique déjà en feu. En s’agitant sans stratégie cohérente au lieu de s’attaquer réellement aux vrais problèmes qui gangrènent sa plate-forme, il retarde la pacification d’Internet au lieu de l’accélérer.

On court d’autant plus vite qu’on ne sait pas où on va.

1 Après avoir été critiqué pour n’avoir ciblé que Donald Trump, Twitter se résolut tardivement à étiqueter quelques centaines de tweets, dont certaines émanant de dirigeants chinois.

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