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Toute vérité n'est que perception

Donald Trump : leçons journalistiques d’un pantomime politique

Avec Trump, ce qui importe n’est pas ce qu’il dit (son propos est totalement vide sur le fond) mais la geste qu’il incarne (la rébellion contre “l’établissement”). C’est pourquoi, en plus de son caractère ridicule, il est par essence un pantomime politique.

Avec le temps qui passe, ce n’est d’ailleurs pas tant le phénomène Trump qui m’intéresse que la réaction de l’écosystème politique à son irruption sur la scène présidentielle. A cet égard, l’approche des médias est aussi éclairante qu’alarmante.

L’éthique journalistique est en effet sacrifiée sur l’autel de l’audimat.

Il faut dire que “The Donald”, célébrité médiatique et star de télé-réalité depuis quelques décennies, est une machine à faire de l’audience. En témoigne le fait que le premier débat entre prétendants républicains à la Maison-Blanche réunit 24 millions de téléspectateurs contre 3 millions pour le premier débat du cycle électoral il y a 4 ans. De même, les nombreuses interviews télévisées de Trump font plus souvent qu’à leur tour battre des records d’audience aux journalistes qui le reçoivent.

C’est pourquoi, en particulier, les émissions de télévision se bousculent pour l’accueillir et surtout ne pas le bousculer avec des questions gênantes, c’est-à-dire qui dépassent sa rhétorique atrabilaire pour explorer la profondeur d’un sujet.

Or, lors du récent débat, Megyn Kelly, la très talentueuse et tenace journaliste de Fox News, posa à Trump deux excellentes questions, l’une sur ses relations avec les femmes, l’autre sur la réalité de ses convictions républicaines. Trump, qui n’est pas habitué à être challengé dans le management dictatorial de ses entreprises, les prit comme un crime de lèse-majesté et engagea une guerre verbale unilatérale d’une grande violence avec la journaliste, allant jusqu’à induire qu’elle avait été exagérément agressive à son encontre parce qu’elle avait ses règles.

Il menaça de boycotter Fox News, pourtant la première chaîne d’actualité câblée aux Etats-Unis et la référence cathodique des conservateurs, et mit même ses menaces à exécution le week-end dernier en participant à des émissions sur toutes les autres chaînes d’information.

(CC) Megyn Kelly et Donald Trump

(CC) Megyn Kelly et Donald Trump

On assista alors à un double spectacle désolant.

En premier lieu, Megyn Kelly ne fut pas défendue par ses confrères des autres chaînes qui prirent au contraire encore plus de précautions dans leurs interviews avec Donald Trump afin de ne pas déclencher ses foudres. Ils acceptent également d’interviewer le roi de l’immobilier au téléphone, ce qui lui donne plus de contrôle à la fois dans le déroulement de l’entretien (il est plus difficile pour l’intervieweur de l’interrompre) et dans la maîtrise de son message (il peut avoir ses éléments de langage sous les yeux).

Au lieu de s’unir dans un mouvement éthique pour menacer Trump de boycott s’il ne se soumettait pas sans réserve à leur devoir démocratique de questionnement, le manque de repères déontologiques et la concurrence à courte vue des chaînes de télévision firent le jeu du milliardaire.

Paradoxalement, les journalistes et patrons de presse sont plus courageux à l’égard du pouvoir politique dans les régimes totalitaires et dictatoriaux que dans les démocraties. A ne pas fréquenter le danger, ils y perdent leurs moyens devant le moindre tigre de papier (surtout lorsque ce papier est du dollar). C’est une première leçon, navrante, que nous assène le pantomime Trump.

L’une des conséquences de cette stratégie – ou plutôt absence de stratégie – des médias est que Trump, le plus riche des candidats, n’a pas besoin d’investir dans des publicités télévisées car il bénéficie d’un temps de parole extraordinairement disproportionné par rapport à celui de ses concurrents. A ce stade, ce n’est donc pas sa fortune qui lui permet de caracoler en tête des sondages mais la bonne fortune dont il bénéfice auprès des médias.

Le second spectacle désolant auquel on assista suite au débat fut l’attitude de Fox News : celle qui a été menacée d’un boycott et dont la journaliste a été vilipendée par Trump (elle aurait même reçue des menaces de mort de certains de ses supporteurs*) se soumit au populiste. Roger Ailes, le Président de Fox News, qui s’est toujours vanté de ne jamais céder devant quiconque, a choisi la plus mauvaise occasion pour mettre son ego dans sa poche et signer un armistice avec Trump qui ressemble à une reddition**.

Ailes ne fut lui aussi guidé que par l’audimat et téléphona à Trump afin de lui promettre une couverture de sa campagne dorénavant “équilibrée” (c’est-à-dire complaisante) sur Fox News et l’inviter à participer à deux émissions de la chaîne, mais évidemment pas à celle de Megyn Kelly, pour fêter leur cessez-le-feu. Le premier animateur de Fox News à accueillir Trump, Steve Doocy, lui déclara d’ailleurs mardi matin en ouverture de son interview : “je suis content que nous soyons de nouveau amis“. Tout était dit !

Quant à Megyn Kelly, elle aborda brièvement la polémique dans sa première émission après les propos sexistes de Trump et affirma, en réponse aux demandes d’excuses formulées par le milliardaire à son encontre : “je ne m’excuserai certainement pas d’avoir fait du bon journalisme”. L’honneur de Fox News ne tient plus qu’à cette bravade.

Mais celle-ci ne fait pas une politique éditoriale. A ce sujet, Fox News est souvent dénigrée, aux Etats-Unis comme en France, pour ses sympathies républicaines. Il est vrai qu’une partie de ses animateurs (que je n’ose qualifier de journalistes) tiennent plus de propagandistes que de représentants du quatrième pouvoir. Mais quelques vrais journalistes d’obédience conservatrice, au premier rang desquels Megyn Kelly et Chris Wallace, y officient parallèlement.

Or je trouve personnellement moins choquant que Fox News affiche ses sympathies républicaines – comme je l’ai déjà expliqué sur Superception, les journalistes ne peuvent pas être parfaitement neutres car ils sont humains et il est donc préférable de savoir d’où ils s’expriment – par rapport au fait qu’elle capitule devant les éructations d’un candidat. En effet, seule la première approche est lisible et cohérente et, plus important encore, peut être compatible avec la mission démocratique d’un média d’information.

C’est la deuxième leçon du pantomime Trump : la télévision demeure le média le plus puissant pour créer des stars (dont Donald Trump) mais il n’est plus assez puissant pour manager les monstres qu’il engendre. Le milliardaire rouge*** a en effet mené – et fait mener par ses relais – sa lutte contre Fox News sur le web social et, sans le soutien des autres chaînes (cf. supra), cette dernière fut encerclée.

C’est ainsi que, durant la quinzaine de jours qui vient de s’écouler, Donald Trump s’est peu ou prou assuré par un coup de force la complaisance des chaînes de télévision alors même que celles-ci constituent son principal vecteur de campagne (il va par exemple très peu sur le terrain) et qu’elles regagnent, en partie sous son influence, un rôle sans égal dans le story-telling médiatique de la campagne. Le message de Trump aux journalistes et chaînes qui seraient tentés de lui déplaire est en effet limpide : “regardez ce que j’ai fait subir à Megyn Kelly et Fox News”.

C’est une forme de déni démocratique qui ne doit cependant pas nous autoriser à nous rengorger sur l’efficacité supposée de notre propre système où la complaisance des médias audiovisuels à l’égard des politiques est endémique depuis l’ORTF et où la règle d’égalité des temps de parole atomise le débat et le déconnecte du dynamisme qu’il développe librement en ligne.

La meilleure forme de régulation des médias résulte généralement de l’exercice de responsabilité de leurs dirigeants. C’est ce qui a fait défaut outre-Atlantique et c’est pourquoi la crise y est si aiguë.

* Ceux-ci ont été encouragés par le fait que l’un des principaux conseillers de Trump, Michael Cohen, avait retweeté un message affirmant “on peut étriper Megyn Kelly“.

** Le coup de génie de Trump, dans sa guerre avec Fox News, fut de demander des excuses de Megyn Kelly alors que c’était clairement et uniquement lui l’agresseur. Le compromis a ainsi été trouvé sur un refus de Trump et de Kelly de s’excuser, ce qui bénéficie naturellement à Trump.

*** Le rouge est la couleur du Parti républicain.

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