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Toute vérité n'est que perception

Le numérique tue-t-il la démocratie ?

Si l’on considère que la polarisation est l’ennemie de la démocratie, l’évolution médiatique actuelle est des plus inquiétantes.

La démocratie, “pouvoir du peuple par le peuple et pour le peuple”, est par essence le régime politique au sein duquel l’intérêt général prévaut le plus. Cette prévalence a longtemps été servie par le rôle des médias dans l’information, l’éducation et la libre expression des citoyens. Ce n’est pas un hasard si le développement de la démocratie et l’essor d’une presse libre sont concomitants dans tous les pays à travers l’histoire humaine. Le rôle de la presse comme auxiliaire de la démocratie fut d’ailleurs reconnu par le premier amendement de la Constitution américaine qui énonça notamment que “le Congrès ne passera aucune loi portant atteinte à la liberté d’expression ou de la presse”.

Mais, de nos jours, l’explosion des médias numériques (chaînes de télévision et sites Internet principalement) remet en cause cet équilibre vertueux. L’une des conséquences majeures de la numérisation, en effet, est la fragmentation à l’infini des médias. Encore plus sur le web que dans l’univers télévisuel, on peut désormais créer un média à coût presque nul – ce blog en est un exemple – et toucher un public extrêmement large – ce blog n’en est pas (encore) un exemple. 🙂 Le numérique a démocratisé la production et la diffusion de contenus, hier réservées à quelques grands médias, aujourd’hui à la portée de tous.

La conséquence est que chaque citoyen peut s’informer exclusivement via des médias relayant fidèlement ses idées sans jamais être exposé à des pensées différentes. Cela était impossible lorsque nous étions informés par quelques chaînes de télévision et grands médias écrits qui nous obligeaient à prendre connaissance de points de vue contraires avec un minimum d’objectivité. Aux Etats-Unis, un électeur animé de convictions conservatrices peut aujourd’hui regarder une chaîne de télévision (Fox News) et visiter des sites Internet (drudgereport.com, townhall.com, rightbias.com, etc.) conformes à sa perception du monde. Son voisin démocrate pourra, lui, s’abreuver à des sources d’information répondant à ses propres opinions, que ce soit à la télévision (MSNBC), sur le web (dailykos.com, huffingtonpost.com, moveon.org, etc.) ou auprès de ses humoristes cathodiques préférés (Jon Stewart, Bill Maher…). Ces deux individus pourront ainsi vivre dans un désert intellectuel irrigué par aucune contradiction s’ils ne font pas l’effort de sortir de leur zone de confort politique. Naturellement, comme le repli sur soi encourage la radicalisation, chaque camp politique et médiatique en rajoute dans l’extrémisme verbal et l’isolationnisme conceptuel. Alors que la majorité des Américains appréciait jusqu’à présent la capacité doctorale des commentateurs politiques, ils sont désormais confrontés à leur habileté doctrinaire.

Le débat qui a opposé dimanche dernier Chris Wallace, animateur de l’émission d’interviews politiques du dimanche matin sur Fox News, et Jon Stewart, brillantissime humoriste politique de la chaîne Comedy Central, illustre cette dérive. Jon Stewart est certes l’un des commentateurs les plus acérés de la vie civique américaine ; il n’en demeure pas moins un comique et il est étonnant de le voir de nouveau invité dans l’un des équivalents américains de feu “L’heure de vérité”. Quant au dialogue proprement dit entre Stewart et Wallace, il est certain de ne pas faire progresser le débat démocratique américain.

(CC) Pat Murray

La portée de ce phénomène technologique qui se mue sous nos yeux en révolution politique est potentiellement considérable. On risque en effet d’assister à la naissance de deux Amériques minoritaires séparées par une ligne de fracture dogmatique et complètement hermétiques l’une à l’autre. A droite, le mouvement Tea Party phagocyte le parti républicain en imposant une conformité avec ses positions à tous les candidats à la primaire présidentielle. A gauche, une partie de l’électorat d’Obama se retourne contre son héros en lui reprochant une frilosité réformatrice. L’Amérique, pays marqué par un atavisme centriste, se découvre des germes extrémistes – tout étant relatif, naturellement. Alors que l’intérêt général doit être supérieur à la somme des intérêts particuliers, nous pourrions vivre à terme, si cette tendance continue de s’affirmer, dans des sociétés où les intérêts particuliers seraient supérieurs à l’intérêt général. La majorité de l’électorat, elle, se voit prise en otage de part et d’autre.

Quelle forme prendra alors la révolte du peuple ? On peut imaginer dans un futur plus ou moins lointain, en fonction de la rapidité de ce phénomène de radicalisation – ou de déconstruction – du corpus politique américain, l’élection à la Maison-Blanche d’un candidat indépendant (c’est-à-dire ni démocrate, ni républicain), ce qui constituerait un événement presque aussi important politiquement que l’élection du premier afro-américain en la personne d’Obama. La situation n’est pas assez mûre – ou pourrie – aujourd’hui pour qu’une telle candidature puisse l’emporter – c’est pourquoi le Maire de New York, Michael Bloomberg, ne se présente pas à la présidentielle – mais elle le deviendra assurément dès que la réconciliation des perceptions entre les deux camps sera devenue impossible. Lorsque le discours annuel sur l’Etat de l’Union devra être rebaptisé discours sur l’Etat de la Désunion, il sera temps pour les deux Amériques de porter à la Maison-Blanche un Président capable d’être entre elles un trait d’union.

“Une démocratie est d’autant plus solide qu’elle peut supporter un plus grand volume d’informations de qualité”, a écrit l’académicien Louis Armand. A cette aune, la démocratie américaine se fragilise à vue d’oeil.

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