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Toute vérité n'est que perception

Samuel Paty, ce héros républicain qui fut aussi victime des compromissions de la France avec ses valeurs

La liberté d’expression ne s’use que si l’on ne s’en sert pas.

Au lendemain de l’assaut sur Charlie Hebdo, j’avais consacré un article à la liberté d’expression. J’écrivais alors :

Le siècle des Lumières fut notamment marqué par le débat philosophique – et la querelle personnelle – entre Jean-Jacques Rousseau et Voltaire. Ce débat forgea dans une grande mesure l’histoire politique ultérieure de notre pays. Ma conviction est que l’une de ses ramifications se retrouve jusque dans l’attaque sur Charlie Hebdo.

Dans Du contrat social, Rousseau énonce la théorie selon laquelle, si le pouvoir étatique émane de la volonté du peuple, la liberté individuelle doit être sujette au dessein collectif incarné par l’Etat. A ses yeux, la souveraineté du peuple est garante de la liberté individuelle. Celle-ci est assurée par le fait que la loi s’impose à tous les citoyens, qui sont égaux devant elle. L’homme est libre parce qu’il dépend de la loi commune et non des caprices d’un autre homme. L’implication de cette logique est claire : la puissance publique doit subsumer l’essence privée. […]

La vision de Voltaire pourrait difficilement être plus opposée à celle de Rousseau. A partir de ce qu’il a observé durant son long séjour en Angleterre, il professe que le droit de propriété favorise la liberté individuelle des citoyens tout en les affranchissant sur le plan politique grâce à l’indépendance qu’il leur confère. Les libertés économique et politique se nourrissent ainsi mutuellement. Dans ce cadre, Voltaire mène un combat permanent pour la liberté d’expression. […]

La France cite Voltaire mais elle accrédite Rousseau. Ce dernier, en effet, exprime l’aspiration nationale à conjuguer liberté et égalité grâce à l’intervention de l’Etat. C’est l’une des raisons pour lesquelles Rousseau est l’un des pères intellectuels de la Révolution française et de notre matrice politique. La liberté d’expression n’a pas la même place dans les pensées respectives de Rousseau et Voltaire. Pour celui-là, elle est relative car conditionnée au projet collectif alors que, pour celui-ci, elle est absolue car constituée en droit individuel inaliénable.

C’est dans ce cadre que je voudrais aborder le massacre perpétré contre la rédaction de Charlie Hebdo. Indépendamment de la lutte à mort d’une organisation terroriste contre la France et l’Occident, ce carnage pose aussi question sur le penchant français pour une liberté d’expression relative.

Or la liberté d’expression ne se divise pas, elle ne se négocie pas. Tout compromis la concernant est une compromission. […] Dès qu’on encadre la liberté d’expression, on donne à une institution la responsabilité exorbitante de borner notre pensée. La liberté d’expression n’est pas la liberté de dire ce avec quoi la majorité du moment – représentée par ladite institution – est d’accord. La liberté d’expression ne peut être la manifestation d’un consensus. Sinon elle est une norme sociale. Liberté d’expression et consensus sont par nature antithétiques. La liberté d’expression est, dans l’esprit de Voltaire, la licence de tout dire, de tout écrire, de tout dessiner.

Comme l’a relevé Talleyrand à un autre sujet, ‘on ne peut s’appuyer que sur ce qui résiste‘. De fait, une Société démocratique forte résiste, au sens où elle ne s’altère pas sous l’effet d’une expression complètement libre, et fournit ainsi à ses citoyens un plus grand appui. Dans ce sens, je considère que l’outrance, la provocation et, dans la sphère religieuse, le blasphème sont consubstantiels à la démocratie. […]

Charlie Hebdo était jusqu’à cette semaine du mauvais côté du consensus national. On se souvient notamment du procès qui lui avait été intenté en 2007 pour la publication de caricatures de Mahomet et des attendus du jugement qui évoquaient, dans un parfait apologue rousseauiste, ‘les limites admissibles de la liberté d’expression’. A l’époque, les opinions de Charlie Hebdo avaient failli être des délits. Depuis, le journal a subi des critiques régulières pour son usage censément excessif de la liberté d’expression. […]

L’immense émotion générée par le carnage d’une grande partie de son équipe a changé la perception à l’égard de Charlie Hebdo, qui est désormais du bon côté du consensus national. Mais l’évolution de sa légitimité illustre dramatiquement l’effet négatif de notre conception rousseauiste de la liberté d’expression : elle subordonne la liberté individuelle à la volonté collective, laquelle s’affirme dans des consensus successifs et erratiques.

Ainsi l’équipe de Charlie Hebdo a-t-elle été spoliée pendant des années d’une protection populaire symbolique, d’un appui de la Société à laquelle elle appartient. Ceux-ci lui ont été conférés à titre posthume par les manifestations qui illuminent la France depuis mercredi. Mais elles sont arrivées tragiquement trop tard.

Samuel Paty – (CC) DR

Force est malheureusement de constater que le même phénomène s’est reproduit à l’égard du martyre de Samuel Paty : il n’a pas été défendu avant d’être décapité et l’éphémère émotion suscitée par son calvaire ne protégera pas les prochaines victimes de l’abandon de ses valeurs par notre pays.

La poétesse américaine Maya Angelou avait raison lorsqu’elle nous avertissait que :

L’histoire, malgré sa douleur déchirante, ne peut pas être effacée. Mais, si elle est confrontée avec courage, elle n’a pas besoin d’être vécue à nouveau”.

Or la longue absence de courage de la France avant le massacre de Charlie Hebdo dans la défense de la liberté d’expression établie par ses propres lois (le rapport Obin sur l’Education nationale, par exemple, date de 2004) perdura après le bref sursaut suscité par l’émotion du 7 janvier 2015 : notre Nation est trop catatonique pour accorder un soutien anthume à ses héros républicains.

De fait, ceux-là mêmes qui s’inclinent aujourd’hui devant la dépouille de Samuel Paty sont aussi ceux qui n’ont pas défendu la liberté d’expression qu’il enseignait ou, pis, l’ont attaquée.

Combien de dirigeants politiques français se sont-ils ainsi prononcé en faveur de la diffusion des caricatures de Mahomet ? Dans la plus pure tradition rousseauiste, presque tous, y compris dans les six années écoulées depuis le massacre de l’équipe de Charlie Hebdo, ont émis des réserves sur la satire du prophète. Je ne me livrerai pas ici à un florilège des déclarations de nos supposés responsables pour ne pas donner un tour polémique à un article qui se veut avant tout hommage.

De même, combien de leaders ont-ils défendu sans réserve la jeune Mila, contrainte de quitter son domicile et de se déscolariser en raison des menaces de mort qu’elle reçoit depuis qu’elle a critiqué la religion en général et l’islam en particulier sur Instagram après y avoir été assaillie par des “croyants” lesbophobes ? Ici aussi, la bienveillance commande de ne pas citer les auteurs de ces vils accommodements.

La vérité est que, chaque fois qu’ils sont testés, l’Etat et la Société français renoncent à la liberté d’expression. Certes, nos grands esprits sont bruyamment en sa faveur lorsqu’elle concerne des idées qui font consensus. Mais, dès lors qu’elle choque ou remet en cause le conformisme, cette liberté devient embarrassante. Ceux qui sont censés la promouvoir et la préserver s’en détournent ou la détournent1.

A chaque renoncement, nos élites s’éloignent de l’essence de notre Nation et cèdent une part de terrain symbolique aux terroristes. En cela, l’abominable assassinat de Samuel Paty est encore plus endogène qu’on ne le dit : il n’est pas seulement l’acte d’un terroriste vivant en France, il est aussi le symptôme d’une démission de notre pays à l’égard de ses principes cardinaux.

Les événements qui ont précédé et suivi cette barbarie en attestent. Pourquoi Samuel Paty ne fut-il pas protégé alors qu’il était livré en pâture aux boutefeux sur les réseaux sociaux, et ce à l’acmé de la menace terroriste ? Pourquoi, au lieu de le soutenir et le secourir, sa hiérarchie jugea-t-elle opportun de lui adresser un rappel à l’ordre sur “les règles de laïcité et neutralité” ?

Pourquoi, enfin, dans leur expression publique depuis vendredi soir, MM. Macron, Castex et Blanquer se sont-ils bien gardés d’aborder le sujet de la liberté de blasphème et des caricatures de Mahomet qui en sont, depuis des années et plus encore après le supplice de Samuel Paty, le symbole ? L’affirmation sans détour de la légitimité de son acte d’enseignement aurait pourtant constitué la meilleure, voire la seule, manière de vraiment rendre justice à ce héros qui, contrairement à ceux qui lui rendent hommage, ne fit preuve d’aucun évitement devant la traduction concrète des préceptes que la République lui donnait mission de porter.

A cet égard, les déclarations du gouvernement, depuis la décapitation de Samuel Paty, sur son soutien plein et entier aux corps éducatif, son refus de la peur face à l’islamisme et son injonction à ce que les enseignants continuent d’inculquer la liberté d’expression à leurs élèves s’apparentent à non-assistance à personnes en danger si elles ne s’accompagnent pas de mesures symboliques (par exemple, pour commencer, la publication de caricatures religieuses dans tous les organes de presse2) et opérationnelles (disciplinaires et sécuritaires en particulier).

L’homme politique et philosophe irlandais Edmund Burke souligna que :

La seule chose nécessaire au triomphe du mal est l’inaction des hommes de bien“.

Combien de sacrifices d’hommes de bien faudra-t-il pour que la République française se résolve à prendre le risque de défendre ses valeurs plutôt que d’assumer celui, éminemment plus funeste, d’y renoncer ?

1 Par exemple en l’instrumentalisant pour lancer des débats obliques sur la laïcité.

2 A cet égard, les autres religions ont un rôle à jouer en acceptant de bon coeur, et même en promouvant, la satire de leurs figures les plus sacrées. La délibération autour de la liberté d’expression (et donc de blasphémer) ne doit pas être réduite à un débat entre les Sociétés occidentales et l’islam.

NB : pour la deuxième fois depuis la création de Superception, j’ai désactivé les commentaires sur cet article afin qu’il ne devienne pas le réceptacle d’insultes attentatoires à la mémoire des victimes des attaques terroristes des dernières années.

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