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Peter Thiel vs. Gawker : la presse a-t-elle tous les droits ?

Dans cette affaire, il est convenu d’accabler le milliardaire libertarien. Je vous propose un contre-champ que vous ne lirez probablement nulle part ailleurs tant l’analyse de cette controverse a pris un tour moutonnier.

Peter Thiel est l’un des cofondateurs de PayPal et le premier investisseur extérieur dans Facebook, au sein du Conseil d’Administration duquel il siège toujours. Génie pluridisciplinaire, milliardaire, visionnaire et philanthrope, il est l’une des figures les plus respectées de la Silicon Valley.

Du moins était-ce le cas jusqu’à cette semaine au cours de laquelle il a été révélé qu’il finance les frais d’avocats de l’ancien catcheur Hulk Hogan dans le procès qu’il a intenté au site tabloïd Gawker pour avoir diffusé sa sex tape sans son accord. Gawker a été condamné par une cour de Floride à verser 140 millions de dollars à Hogan, ce qui pourrait causer sa faillite.

Nick Denton, le fondateur et patron de Gawker, a déclaré cette semaine qu’il soupçonnait un milliardaire de la Silicon Valley de financer l’action en justice de Hogan afin de ruiner sa société. Peu après, Peter Thiel reconnut auprès du New York Times être ce mystérieux bailleur de fonds.

Thiel et Denton sont de vieux ennemis. En 2007, le second avait révélé l’homosexualité du premier malgré le désaccord explicite de celui-ci. Thiel s’était senti violé et s’était promis de se venger.

Tout accable aujourd’hui Thiel : la mesquinerie de son initiative, son affirmation du caractère philanthropique de celle-ci, sa lâcheté de l’avoir menée secrètement, son atteinte apparente à la liberté de la presse et la difficulté dans laquelle il place Facebook et Mark Zuckerberg.

Tous les commentaires parus depuis la révélation du rôle de Thiel chargent donc allègrement le libertarien qui a, en outre, aggravé son cas en soutenant de manière inexplicable la candidature de Donald Trump à la Maison-Blanche.

Pour nourrir le débat, je vous propose quelques idées anticonformistes sur cette affaire.

(CC) Web Summit

(CC) Web Summit

J’ai toujours exprimé sur Superception le plus grand respect pour la mission démocratique assumée par les journalistes et, de ce fait, la plus grande exigence à leur endroit.

Or Gawker profite des protections accordées à la presse pour enchaîner les dérives déontologiques en relatant des informations qui n’ont aucun intérêt de service public. La révélation contre son gré de l’homosexualité de Peter Thiel n’est qu’un exemple parmi beaucoup d’autres.

Il y a un peu moins d’un an, j’évoquais ainsi sur Superception la révélation par Gawker de la démarche entreprise par le directeur financier d’un groupe de médias américain et frère d’un ancien ministre éminent de Barack Obama pour s’attacher les services d’un prostitué mâle alors qu’il était marié avec une femme.

Cet article n’avait absolument aucune valeur journalistique au sens où il ne révélait aucune information qui puisse servir les citoyens, les consommateurs ou même les actionnaires du groupe de médias auquel appartenait le dirigeant pointé du doigt.

Il constituait en fait un acte de complicité dans la tentative de chantage fomentée par le prostitué après qu’il eut découvert l’identité de son client : il exigea de celui-ci qu’il utilise ses connexions dans le monde politique pour l’aider à se défaire d’une affaire gênante au Texas sous peine, s’il ne l’aidait pas, de révéler son identité. Il mit sa menace à exécution en contactant Gawker une fois que son client annula son rendez-vous et cessa tout contact avec lui. C’est ainsi que Gawker révéla l’homosexualité et le recours à la prostitution d’un individu.

J’écrivis à l’époque au sujet de cette affaire :

Je promeus deux idées sur Superception en matière d’éthique journalistique.

La première est que la quête d’une transparence totale s’apparente au totalitarisme. Elle est en effet attentatoire à l’une de nos libertés essentielles, celle d’un espace privé. […]

Le pouvoir médiatique, qui est lui-même un contre-pouvoir, ne peut pas être la seule puissance sans contre-pouvoir. La difficulté est que, dans son cas, les contre-pouvoirs – souvent judiciaires – arrivent généralement après que le mal a été fait, c’est-à-dire que la réputation d’un individu ou d’une entreprise a été mise à mal sans justification ou sans raison.

Cela m’amène à ma deuxième idée directrice sur l’éthique journalistique : à partir de la distinction établie par Max Weber, je différencie l’éthique de responsabilité du journaliste et l’éthique de conviction de l’activiste. […]

Dénuée de boussole éditoriale, la ‘transparence radicale’ relève davantage de l’activisme que du journalisme, de l’éthique de conviction que de celle de responsabilité.

C’est d’ailleurs ce qui la rend si dangereuse“.

La puissance de la presse vis-à-vis des individus auxquels elle s’attaque est exorbitante, surtout dans le cadre constitutionnel américain. La liberté de la presse ne peut pas être la liberté de détruire des vies sans raison, l’une des institutions les plus essentielles à la vie démocratique ne peut pas se comporter de manière totalitaire.

Dans ce sens, Peter Thiel a favorisé la mise en place d’un contre-pouvoir légal pour limiter les abus de pouvoir de Gawker : il a utilisé la meilleure “arme” à sa disposition, sa fortune, pour contrer les actions d’un média qui détourne à son profit le Premier amendement de la Constitution américaine.

A mon sens, celui-ci défend les libertés d’expression et de la presse, pas celle de révéler l’orientation sexuelle d’un individu contre son gré ou de diffuser la vidéo du viol d’une personne contre sa volonté. Comment peut-on associer ces profanations mercantiles de la vie privée avec la liberté d’opinion ?

Incidemment, les observateurs semblent perdre de vue que, dans son procès contre Hulk Hogan, Gawker a été condamné par un jury populaire, lequel a accordé à l’ancien catcheur plus de dommages et intérêts qu’il n’en demandait. Or on a l’impression, à lire beaucoup de commentaires, que Peter Thiel aurait acheté un juge pour exercer sa vendetta personnelle alors qu’il a en fait payé les frais d’avocats d’une autre victime de son tourmenteur. Il n’a donc aucunement abusé de la justice. D’ailleurs, les juges défendent, dans d’autres affaires, des journalistes dignes de ce nom contre les attaques injustifiées de milliardaires.

Un autre aspect qui me gêne beaucoup dans les commentaires publiés outre-Atlantique (à l’instar de l’un des plus retweetés) est que plusieurs soulignent que l’attaque lancée par Peter Thiel contre Gawker illustrerait le fait que lui-même, et les autres milliardaires par association, ne supportent pas d’être le sujet d'”articles de presse négatifs”. Il convient donc de rappeler que l’article à l’origine de cette affaire révélait l’homosexualité de Peter Thiel contre son gré. Cette homosexualité est-elle un défaut honteux qui ferait de sa révélation un article “négatif” ?

Enfin, on ne peut que regretter le corporatisme excessif des journalistes qui, dans leurs articles et sur les réseaux sociaux, font preuve d’un manichéisme absolu dans leurs commentaires sur l’affaire Thiel-Gawker. Les journalistes ont parfois tendance à confondre la vertu du principe démocratique qu’ils incarnent – et que je défends sans relâche sur Superception – avec la vertu des personnes qui l’appliquent. Celui-là est infaillible, celles-ci sont humaines et donc faillibles.

L’exemple le plus caricatural de ce corporatisme est l’article publié par Kara Swisher, l’une des journalistes les plus emblématiques de la Silicon Valley. Elle y écrit que

L’un des articles de Gawker qui motiva si fortement Thiel à l’attaquer fut celui qui révéla son homosexualité, même si presque tout le monde au sein de la Silicon Valley connaissait son orientation sexuelle à l’époque“.

Cette phrase est extraordinaire pour trois raisons :

  • elle réduit la planète à la Silicon Valley : peut-être Thiel n’avait-il pas envie que des membres de sa famille ou des amis, qui, les malheureux, ne vivent pas dans la Silicon Valley, apprennent son homosexualité ;
  • elle excuse la violation de la vie privée de Thiel par Gawker, et ce alors même que Kara Swisher, elle-même homosexuelle (de manière très publique), devrait être particulièrement à même de comprendre les difficultés que les homosexuels peuvent rencontrer avec leurs entourages professionnel et privé ;
  • Kara Swisher est la première à donner des leçons de morale à la Terre entière mais son exigence dans ce domaine s’arrête manifestement aux portes de sa corporation.

Il y a trois ans, détaillant ma vision du journalisme sur Superception, j’arguais que le fait d’écrire dans un journal ou sur le web ne fait pas de quiconque un journaliste comme celui de savoir compter ne fait pas un comptable. Un comptable maîtrise des compétences et respecte des règles éthiques propres à sa profession. Il en va de même pour un journaliste.

Gawker est la honte du journalisme. Le défendre, c’est disculper les comptables d’Enron. Le laisser prospérer, c’est affaiblir et non promouvoir les principes qu’il foule aux pieds.

3 commentaires sur “Peter Thiel vs. Gawker : la presse a-t-elle tous les droits ?”

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Bravo pour ta prise de position sur ce sujet et l’éclairage que tu y apportes. Je partage ton avis!

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