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Toute vérité n'est que perception

Scandale Gawker : jusqu’où peut aller la liberté de la presse ?

L’affaire médiatique du moment outre-Atlantique concerne la révélation par Gawker, un site de potins, de la démarche entreprise par le directeur financier d’un groupe de médias américain et frère d’un ancien ministre éminent de Barack Obama pour s’attacher les services d’un prostitué mâle alors qu’il est marié avec une femme.

C’est naturellement à dessein que je ne vous donne pas l’identité de l’intéressé.

L’article à la source de cette révélation fut retiré le lendemain de Gawker mais, à l’ère de la propagation virale instantanée, le mal avait été fait et le site web entra dans une crise managériale vaudevillesque.

Ses deux directeurs de la rédaction démissionnèrent, non pas comme vous pourriez le croire en raison de la publication de l’article mais du fait de son retrait décidé par le Comité directeur de Gawker (par 4 voix contre 2) sans qu’ils aient été consultés. On a les principes éthiques qu’on peut. Quoi qu’il en soit, la querelle qui s’ensuivit au sein de la direction du site se déroula également sur les réseaux sociaux.

Cette crise intervient alors que Nick Denton, le fondateur et actionnaire à hauteur de 68% de Gawker, affiche l’ambition de transformer son site en un média d’information plus sérieux, cherche des investisseurs pour l’accompagner dans ce développement et fait face à un procès de 100 millions de dollars intenté par l’ancien catcheur professionnel Hulk Hogan pour la diffusion d’une “sex tape“. Dans cette affaire, Denton se présente comme le parangon du Premier amendement de la Constitution américaine qui protège la liberté d’expression et de la presse, une position qui était relativement plus justifiable que dans l’affaire qui nous intéresse aujourd’hui.

Nick Denton a souligné que c’est “la première fois que nous retirons un article significatif de notre site pour une raison qui ne relève ni d’une erreur factuelle ni d’un accord juridique“. Il faut dire que Gawker collectionne les contenus scandaleux. Le patron du site avait d’ailleurs été informé de la nature de cet article avant qu’il ne soit publié et n’y avait rien trouvé à redire. Il a également reconnu que le risque de perdre des budgets publicitaires avait contribué à sa décision.

Nick Denton - (CC) Andrew Mager

Nick Denton – (CC) Andrew Mager

Le fond du débat me semble parfaitement résumé par une déclaration de Max Read, le directeur de la rédaction démissionnaire de Gawker :

Le fait que cet article ait été retiré du site représente un renoncement complet de Gawker à sa mission de pratiquer une transparence radicale“.

Le rôle d’un média d’information, qualité à laquelle aspire Gawker, est-il de produire une “transparence radicale” ?

En l’occurrence, l’article incriminé n’a absolument aucune valeur journalistique au sens où il ne révèle aucune information qui puisse enrichir les citoyens, consommateurs et même les actionnaires du groupe de médias auquel appartient le dirigeant pointé du doigt.

Il constitue en fait une complicité dans la tentative de chantage fomentée par le prostitué après qu’il a découvert l’identité de son client : il exigea de celui-ci qu’il utilise ses connexions dans le monde politique pour l’aider à se défaire d’une affaire gênante au Texas sous peine, s’il ne l’aidait pas, de révéler son identité. Il mit sa menace à exécution en contactant Gawker une fois que son client annula son rendez-vous et cessa tout contact avec lui. C’est ainsi que Gawker révéla l’homosexualité et le recours à la prostitution d’un individu.

A cet égard, je promeus deux idées sur Superception en matière d’éthique journalistique.

La première est que la quête d’une transparence totale s’apparente au totalitarisme. Elle est en effet attentatoire à l’une de nos libertés essentielles, celle d’un espace privé. J’ai notamment écrit dans un article consacré à ce sujet :

La société dans laquelle les citoyens veulent tout savoir de l’activité de leur gouvernement est, philosophiquement, aussi totalitaire que celle où le gouvernement veut tout savoir de la vie de ses citoyens. (…)

En matière de perception également, la transparence absolue est une dangereuse chimère. Nous nous comportons tous différemment en fonction du “public” qui nous observe : dans le cercle intime de notre famille, avec nos amis, au travail, etc.

C’est normal et c’est sain : l’être humain est riche de sa complexité. Vouloir que tout soit transparent revient à nier la complexité humaine et, partant, la nature profonde de l’Homme“.

La “transparence radicale” prônée par Max Read, lorsqu’elle n’a aucune valeur informative pour les citoyens, est bien une forme de totalitarisme journalistique. Malheureusement, le Quatrième pouvoir peut, lui aussi, parfois justifier l’alerte visionnaire lancée par Montesquieu :

C’est une expérience éternelle que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser : il va jusqu’à ce qu’il trouve des limites… Pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir” (L’esprit des lois).

Partant, le pouvoir médiatique, qui est lui-même un contre-pouvoir, ne peut pas être la seule puissance sans contre-pouvoir. La difficulté est que, dans son cas, les contre-pouvoirs – souvent judiciaires – arrivent généralement après que le mal a été fait, c’est-à-dire que la réputation d’un individu ou d’une entreprise a été mise à mal sans justification ou sans raison.

Cela m’amène à ma deuxième idée directrice sur l’éthique journalistique : à partir de la distinction établie par Max Weber, je différencie l’éthique de responsabilité du journaliste et l’éthique de conviction de l’activiste. J’ai notamment écrit dans l’un des articles (lire notamment ici et ici) que j’ai consacrés à ce sujet :

Le fait d’écrire dans un journal ne fait pas de quiconque un journaliste comme celui de savoir compter ne fait pas un comptable. Un comptable maîtrise des compétences et respecte des règles éthiques propres à sa profession. Il en va de même pour un journaliste. (…)

A mon sens, le journalisme, imparfaite recherche de la vérité, relève de l’éthique de responsabilité alors que l’activisme, imparfaite recherche de l’idéal, tient de l’éthique de conviction.

Cela ne veut pas dire que tous les journalistes n’ont aucune conviction et que tous les activistes sont irresponsables. Cela indique seulement quelle éthique ils font prévaloir, ce qui fait toute la différence.

In fine, il appartient au citoyen de réconcilier éthique de responsabilité et éthique de conviction pour tenter de construire un monde idéal fondé sur la vérité“.

Dénuée de boussole éditoriale, la “transparence radicale” relève davantage de l’activisme que du journalisme, de l’éthique de conviction que de celle de responsabilité.

C’est d’ailleurs ce qui la rend si dangereuse.

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