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Toute vérité n'est que perception

L’auteur fait-il partie de l’œuvre ?

Six questions que pose la polémique littéraire autour du livre “C’était ça ou mourir” de Thélyson Orélien.

Les révélations sur ses plagiats passés rendent naturellement plus crédible la conclusion de l’excellent outil Pangram selon lequel ce livre aurait été écrit avec ou par une intelligence artificielle générative.

Plusieurs personnalités ont déclaré à ce sujet que, si tel était le cas, l’ouvrage perdrait tout intérêt à leurs yeux. Cette position induit que l’auteur fait partie de l’œuvre car son absence – partielle ou totale – retire toute valeur à sa supposée création.

Pourtant, avant la controverse, “C’était ça ou mourir” avait été :

  • Récompensé par le Prix du roman Fnac.
  • (Pré)sélectionné pour plusieurs grands prix.
  • Largement salué par la critique.
  • Vendu à plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires.
  • Cédé pour traduction dans plus de vingt langues.

Or le texte n’a pas changé. C’est son processus de création qui a été altéré – moins humain et plus algorithmique que prévu. Que cette nouvelle origine abîme la réputation de Thélyson Orélien est logique : son public et les critiques se sentent trahis. Au lieu d’être un écrivain célébré, il n’est que l’auteur d’une tromperie.

La première question que pose l’origine probablement artificielle du roman est de comprendre pourquoi celui-ci devrait être désigné à la vindicte. Est-ce parce que ses contempteurs ont honte d’avoir aimé une fiction écrite par un algorithme ? Ou devons-nous toujours juger l’intention de l’auteur et pas seulement sa création ?

La suite logique de ce raisonnement conduit à une deuxième question : chaque œuvre comporte-t-elle forcément une part d’autobiographie, sinon dans l’esprit du créateur du moins dans celui du “consommateur” ? Dès lors, faudrait-il préférer lire Céline ou une intelligence artificielle générative ? L’inauthenticité humaine me paraît, si l’on se positionne sur le terrain des intentions et donc des valeurs, infiniment moins disqualifiante que l’antisémitisme.

Certains pensent qu’il faut séparer l’œuvre de son auteur lorsque celui-ci les répugne. Pourquoi serait-il impossible – parfois aux yeux des mêmes personnes – de séparer l’œuvre de son auteur lorsque celui-ci est une machine ? Pourquoi ne pourrait-on pas apprécier des créations de l’intelligence artificielle tout en dépréciant les créateurs qui mentent à leur sujet ?

Dans la même veine, Emile Ajar était-il un moins bon écrivain parce qu’il n’était pas Romain Gary ? Qu’en aurait-il été si, au lieu d’écrire sous un pseudonyme, ce dernier avait utilisé une technologie générative ? Refuser une œuvre parce qu’aucun humain ne l’a créée revient-il à considérer qu’une œuvre doit toujours être la manifestation d’une conscience ? L’imagination consubstantielle à la fiction ne se suffit-elle pas à elle-même, nonobstant sa source ?

Le nombre de critiques littéraires qui furent abusés par les subterfuges respectifs de Romain Gary et de Thélyson Orélien montre que la subjectivité créative fonctionne mieux a posteriori. En “blind test”, le cerveau humain peut se laisser emporter par les émotions que lui procure le livre qu’il lit, que celui-ci ait été rédigé par un humain ou généré par une technologie. Aussi la réalité nouvelle que “C’était ça ou mourir” fait éclater au grand jour est qu’une création algorithmique peut être aussi bonne qu’une œuvre humaine. Nous l’avions déjà constaté dans d’autres domaines, par exemple avec la remarquable chanson synthétique “Walk My Walk” de Breaking Rust qui atteignit le sommet des charts de musique country aux Etats-Unis.

La troisième question que pose cette affaire concerne les critères de jugement qui déterminent notre évaluation d’une œuvre : sa qualité ne suffira-t-elle plus et sera-t-elle complétée, voire supplantée, par un critère de provenance ? Je ne crois pas que ce sera le cas à terme, même si nous vivrons certainement une période transitoire à cet égard. Le paradoxe est que, si un artiste révèle qu’il a travaillé avec l’intelligence artificielle générative, il risque d’empêcher toute appréciation positive de sa création et que, s’il ne le dit pas, il passe, légitimement, pour un faussaire.

Souvenons-nous à ce sujet que la photographie connut, elle aussi, des débuts difficiles, perçue qu’elle fut par certains comme une menace pour la peinture. Elle contribua pourtant à libérer celle-ci de l’impératif de représentation fidèle du réel et, partant, à lui ouvrir de nouveaux territoires d’expression.

Image créée avec ChatGPT et Midjourney – (CC) Christophe Lachnitt

Quatrième question que me pose ce scandale : une œuvre doit-elle être le fruit d’un créateur forcément méritant pour être attractive ? Si nous en acceptons le principe contre le recours à l’intelligence artificielle générative, cela doit-il induire qu’il faut préférer les créations d’artistes besogneux à celles de génies ? Faut-il détester “Yesterday” parce que Paul McCartney se réveilla un matin en ayant rêvé sa mélodie ?

Une cinquième question a trait à la responsabilité humaine. Elle est déjà au cœur des problèmes de sûreté posés par les agents d’intelligence artificielle qui ont certes une part d’autonomie, mais qui ont initialement été développés par des humains et qui, le plus souvent, s’échappent d’environnements de test mal sécurisés par ces mêmes développeurs. En matière créative, le recours à l’intelligence artificielle va devenir de plus en plus indétectable. On pourrait donc penser que, plus cette technologie créera comme un humain, plus le problème de l’authenticité sera dépassé.

Il me semble au contraire, dans la phase transitoire que j’évoquais, que la question du processus créatif prendra une importance accrue. La confiance dans la création humaine reposera sur la transparence du créateur. Certains exigeront peut-être une traçabilité de son œuvre, laquelle constitue une chimère. Moins la détection sera possible, plus la confiance reposera sur la déclaration.

Sixième et dernière question, moins légaliste : nous sera-t-il encore possible d’admirer un artiste, dans le doute que nous nourrirons que son génie soit artificiel ? A cet égard, le documentaire “Get Back” de Peter Jackson sur les Beatles est extraordinaire parce qu’il nous intègre au processus créatif des Fab Four, et que l’on y voit par exemple Paul McCartney, encore lui, composer “Get Back” et quelques autres chefs d’œuvre à partir de rien. Demain, nous pourrons nous demander si un musicien ne fait pas semblant de créer en direct une musique qu’un algorithme lui a soufflée avant que la caméra ne tourne.

Parmi tous les dangers dont l’intelligence artificielle générative est porteuse, cette perte de la capacité d’admirer est un risque auquel je suis particulièrement sensible. Lorsque la moindre œuvre sera suspectée d’avoir été augmentée ou produite par une machine, ce n’est pas seulement la valeur de la création qui sera mise en doute, mais celle du talent lui-même.

Je redoute l’ère du soupçon permanent qui nous privera de tant d’émotions positives.

Superception est un média consacré aux enjeux de perception à travers la communication, le management et le marketing dans le contexte de l'intelligence artificielle. Il comprend un blog, une newsletter et un podcast. Il a été créé et est édité par Christophe Lachnitt.

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