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Toute vérité n'est que perception

Bilan personnel de la présidence Obama

Si, comme le grand éditorialiste américain Alan Barth l’a écrit, “le journalisme n’est que le premier brouillon de l’histoire“, cet article n’en est au mieux qu’une main courante.

Alors que sa présidence s’achève dans deux jours, je suis convaincu que l’Histoire sera bienveillante avec les deux mandats de Barack Obama.

 

Un bilan très estimable

Ainsi que je l’ai plusieurs fois souligné sur Superception, son enjeu historique consistait à ne pas seulement rester dans les annales comme le premier Président noir des Etats-Unis.

Or il me semble que son bilan géopolitique, politique et socio-économique est loin d’être négligeable :

  • il a présidé au redressement de l’économie du pays après la plus grande crise économique et financière que celui-ci a connue depuis la Grande Dépression, favorisant la relance de la croissance et le retour au plein emploi grâce à la création de 11 millions de postes. Il n’a cependant pas su sanctionner les dirigeants responsables des pires dérives de Wall Street ;
  • il a engagé tout son crédit politique dans la réforme du système d’assurance-maladie, The Affordable Care Act (mieux connu sous l’appellation d’Obamacare), qui a permis d’assurer 20 millions d’Américains. Mais la difficulté de Barack Obama à maîtriser les arcanes politiciens de la mise en oeuvre d’une telle réforme et les soucis opérationnels rencontrés, lors de son lancement, par le site Internet qui la matérialisait entachèrent sa réalisation ;
  • il a engagé une réforme du système d’éducation (Race To The Top) qui donnait l’envie et les moyens aux Etats, s’ils respectaient certains principes définis à l’échelon fédéral, de faire prospérer les écoles dont il était démontré objectivement qu’elles étaient les plus performantes. Mais cette réforme n’a pas été aussi efficace en matière d’intégration de tous les élèves dans lesdites écoles ;
  • il a pris le risque de l’opération destinée à capturer ou éliminer Oussama Ben Laden qui a vengé symboliquement les Américains des attaques du 11-Septembre sans cependant mettre fin au terrorisme islamiste ;
  • il a conclu un accord avec l’Iran (renonciation à l’arme atomique contre abandon des sanctions) et mis fin au gel des relations américaines avec Cuba, deux initiatives “nixoniennes” qui n’occultent pourtant pas son bilan plus mitigé sur d’autres théâtres géopolitiques (cf. infra) ;
  • il a joué un rôle majeur, éclipsé en France pour des raisons de glorification nationale, dans les négocations ayant mené à l’accord mondial sur le climat signé à Paris lors de la COP 21.

Beaucoup de Présidents, aux Etats-Unis et dans d’autres pays, rêveraient de pouvoir présenter un tel bilan.

C’est d’autant plus vrai que les répercussions industrielles, sociétales et médiatiques de la révolution numérique apparentent aujourd’hui la direction d’un Etat démocratique à une mission (quasi) impossible. Alors que l’économie mondiale peut être chamboulée par une application mobile, que des communautés humaines s’organisent virtuellement au mépris des institutions – et vérités – les plus établies et que les dirigeants sont scrutés sur le web social à chaque seconde, un chef d’Etat peut moins que jamais être un magicien ou même un agent omnipotent du changement.

Barack Obama et son équipe suivant l'intervention contre Oussama Ben Laden - (CC) Cyril Attias

Barack Obama et son équipe suivant l’intervention contre Oussama Ben Laden – (CC) Cyril Attias

Ainsi donc, Barack Obama n’a pas pu mettre fin aux inégalités sociales, aux divisions raciales et à la libre circulation des armes de guerre outre-Atlantique ni pacifier la planète. Et, comme je l’ai plusieurs fois relevé sur Superception, il n’a pas toujours su faire preuve du talent politique incarné par le triptyque relation-persuasion-négociation.

A contrario, Bill Clinton était un expert dans ce domaine, parvenant même à conclure des accords politiques avec ses opposants au Congrès alors que ceux-ci étaient engagés dans son processus de destitution pour entrave à l’exercice de la justice et parjure dans l’affaire Lewinsky.

Dans la dernière interview télévisée qu’il a accordée avant son départ de la Maison-Blanche, Barack Obama a d’ailleurs reconnu avoir sous-estimé l’ampleur de la division politique du pays et avoir échoué à trouver la solution pour faire baisser la fièvre partisane. Il a de ce fait eu un recours considérable – certains diront exagéré – aux ordonnances, règlements et décrets-lois. Une partie de son legs politique repose sur cette forme de pouvoir exécutif.

Comme chacun d’entre nous, Barack Obama n’est pas irréprochable. Mais il me semble que l’analyse de son bilan est défavorablement influencée par le fait que sa première campagne présidentielle avait fait naître de tels espoirs que la double réalité de son humanité et du système des contre-pouvoirs américain a souvent été perdue de vue depuis lors.

Au final, son bilan politique est humain et, partant, imparfait. Mais il est très estimable même si, à la différence de celui de Ronald Reagan, auquel il s’était comparé en 2008, il n’a pas été couronné par l’élection de son successeur désigné. Mais cet échec doit beaucoup plus aux manquements de Hillary Clinton qu’à une déception des Américains à l’égard de Barack Obama. D’ailleurs, pour la première fois dans l’histoire américaine moderne, le Président sortant est aujourd’hui plus populaire que le Président élu.

Pourtant, tout importantes qu’elles sont, les réalisations politiques de Barack Obama seront peut-être surpassées par son bilan éthique.

 

Une conduite vertueuse

En effet, il est un domaine dans lequel Barack Obama sort du lot et pourrait même constituer une figure rare au vingt-et-unième siècle : la vertu.

Les Grecs associèrent d’abord le concept de vertu à l’héroïsme guerrier1 avant de l’élargir à la notion d’éthique morale. Toujours, ils opérèrent un lien entre vertu individuelle et bien commun. Dans “La République“, Platon identifie ainsi quatre vertus cardinales pour la vie de la Cité : la sagesse, le courage, la tempérance et la justice, cette dernière étant la condition des trois autres.

Chez Obama, la vertu se manifeste d’abord dans la primauté accordée à l’intérêt général, une caractéristique singulière dans le “personnel politique” actuel. Certes, comme tout aspirant-dirigeant qui se respecte, Barack Obama fut convaincu qu’il était le mieux placé pour résoudre les maux de son pays et faire avancer celui-ci. Le souci de l’intérêt général n’est pas antithétique à l’ambition. Mais Obama ne donna (presque) jamais l’impression de subordonner l’intérêt général à des motivations individuelles ou partisanes.

Un exemple est éclairant à cet égard. Lors de la primaire démocrate de 2008, le jeune candidat fut confronté à une crise qui aurait pu ruiner sa candidature, voire sa carrière politique : il fut révélé que son pasteur, le révérend Jeremiah Wright, avait prononcé des propos incendiaires sur le plan racial lors de plusieurs de ses sermons. Cette information déclencha une frénésie médiatique et amena une partie des Américains à se demander si l’élection à la Maison-Blanche d’un paroissien de ce scandaleux pasteur était appropriée.

Plutôt que de s’en remettre aux tactiques dilatoires classiquement employées par les candidats confrontés à ce genre de crises, Obama décida de s’exprimer sur l’état des relations raciales aux Etats-Unis, le sujet le plus sensible qu’un dirigeant politique puisse aborder. Il était conscient du risque électoral qu’il prenait et était disposé à subir les conséquences d’une mauvaise perception de son propos. Mais il voulait que son histoire personnelle, y compris sa relation avec le révérend Wright, constituât un vecteur d’éducation pour le pays.

Un verbe normatif - (CC) Jason Means

Un verbe normatif – (CC) Jason Means

Le discours qu’il prononça le 18 mars 2008 fut reconnu quasi unanimement pour sa qualité intellectuelle, humaine et politique. Il est considéré comme l’une des allocutions marquantes de l’histoire américaine sur les relations raciales. Comme toutes les meilleures dissertations d’Obama, il conjugue des qualités intellectuelles et émotionnelles rarement associées, fondées dans ce cas sur l’histoire personnelle du locuteur.

Lorsque je considère des candidats à une élection, je m’intéresse au moins autant à leur comportement en tant que candidat qu’à leurs programmes. Les actes d’un candidat éclairent en effet davantage ce qu’il sera une fois élu que les promesses qu’il fait à ceux qui veulent bien les entendre. La manière dont un prétendant à une responsabilité élective prend ses décisions et réagit aux événements est donc à mes yeux déterminante. En l’occurrence, Barack Obama fit d’une crise politique une opportunité de réflexion philosophique.

On retrouva cette approche quelques années plus tard dans la gestion de la crise syrienne qui lui est tant reprochée.

Barack Obama n’a jamais été pacifiste. Son opposition à la (deuxième) intervention américaine en Irak était fondée, comme il l’expliqua en octobre 2002, sur son refus des “guerres stupides“, pas de toutes les guerres.

Dans son discours de réception du Prix Nobel de la Paix en 2009, il déclara ainsi :

Affirmer que la force est parfois nécessaire n’est pas un appel au cynisme. C’est une reconnaissance de l’Histoire, des imperfections de l’Homme et des limites de la raison“.

Par la suite, alors qu’il avait été élu pour mettre un terme aux déploiements militaires américains autour de la planète, il fut le premier Président américain à avoir dirigé un pays perpétuellement en guerre durant ses deux mandats. Même s’il a très largement réduit le nombre de soldats américains impliqués dans des zones de guerre à l’étranger (de 150 000 à 14 000 individus), il a lancé des opérations – terrestres et/ou aériennes – dans sept pays : Afghanistan, Irak, Libye, Pakistan, Somalie, Syrie et Yemen.

Ce rappel est nécessaire pour comprendre que l’attitude d’Obama à l’égard de la Syrie n’est pas le fruit d’un pacifisme naïf, même si elle correspond en partie au souhait exprimé par le peuple américain d’une limitation de l’engagement militaire de la Nation sur des terrains lointains. L’un de ceux-ci, la Syrie, provoquera des débats sans fin.

En août 2012, Barack Obama prévint le Président Bachar el-Assad qu’il franchirait une ligne rouge s’il utilisait des armes chimiques contre les rebelles. Un an plus tard, lorsque ce fut le cas, le Président américain ne mit pas sa menace implicite à exécution.

Il expliqua qu’il était prêt à lancer des frappes contre le régime d’el-Assad mais que le peuple américain avait le droit à un vote sur cette question et demanda au Congrès d’adopter une résolution conjointe autorisant l’usage de la force contre la Syrie. Le vote n’eut même pas lieu car son issue négative apparut vite évidente2. Mais la Syrie fut contrainte par le Conseil de Sécurité de l’ONU de livrer 1 300 tonnes de substances chimiques et matériels divers utilisés pour la fabrication de ses armes chimiques.

Les détracteurs de l’approche d’Obama lui reprochent d’avoir affaibli les Etats-Unis en ne concrétisant pas sa menace et d’avoir ainsi favorisé l’avantage pris localement par la Russie. Obama, lui, considère qu’il a évité à l’Amérique d’être engluée dans une énième guerre sans objectif militaire et scénario de sortie clairs3 qui se serait de nouveau traduite par des milliers de morts et blessés parmi ses soldats, un danger d’autant plus grand étant donnés les risques d’escalade résultant des intérêts de l’Iran et de la Russie en Syrie. Il estime aussi qu’il a obtenu l’élimination des armes chimiques syriennes.

Alep - (CC) Jordi Bernabeu Farrús

Alep – (CC) Jordi Bernabeu Farrús

Obama a-t-il défini trop étroitement et frileusement l’intérêt national américain au Moyen-Orient ? Quoi qu’il en soit, il fera face, en conscience, aux conséquences de sa décision pour le reste de sa vie. Mais il me semble que cette décision a été prise selon la vertu prônée par les Grecs, ce qui distingue Obama de tous les dirigeants politiques qui, aux Etats-Unis et dans d’autres pays, ont engagé leurs forces militaires à partir d’un mensonge, sans réelle concertation démocratique et/ou à des fins politiciennes.

Confronté à deux impératifs moraux – punir Bachar el-Assad ou garantir, sur le fond et la forme4, la démocratie américaine -, Barack Obama a peut-être pensé à cette phrase d’Aristote :

La vertu est le juste milieu entre deux vices“.

Au-delà de son mode de gouvernement, la vertu d’Obama s’est aussi exprimée, de manière plus anecdotique, dans sa dignité personnelle et celle de sa famille5. Le double mandat des Obama à la Maison-Blanche ne fut marqué par le moindre scandale d’aucune sorte, une singularité dans l’univers politique aux Etats-Unis comme dans beaucoup d’autres pays.

 

Une perception faussée ?

Les lecteurs de Superception savent l’importance que j’attache aux valeurs humaines et éthiques.

Cette importance influence-t-elle ma vision du bilan de Barack Obama ? Sans aucun doute. Je suis particulièrement sensible à la perception que j’ai de sa vertu et, incidemment, de son mode de fonctionnement intellectuel.

Mais je considère que l’exemple qu’il aura donné est important pour éduquer les jeunes générations et encourager la civilité. Le paradoxe évident, à cet égard, est que l’élection de Donald Trump a mis en exergue la vertu de Barack Obama tout en démontrant son insignifiance6 aux yeux des Américains par rapport à leurs souffrances quotidiennes.

La vertu est un combat de chaque instant.

1 En latin, virtus fait référence aux qualités distinctes de l’homme, lequel est également représenté dans sa racine “vir” (virilité).

2 Cette option n’avait pas davantage le soutien de l’Allemagne et la Grande-Bretagne.

3 Comme en Afghanistan, Irak et Libye.

4 Sur la forme : pas d’engagement militaire de cette ampleur sans le soutien du Congrès. Sur le fond : la prévalence de l’intérêt stratégique des Etats-Unis sur son engagement hasardeux pour défendre ses valeurs.

5 A laquelle il faut associer la famille Biden.

6 Dont je fais le pari qu’elle sera temporaire.

Un commentaire sur “Bilan personnel de la présidence Obama”

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Bravo Christophe , ce texte de grande qualité mérite d’être largement partagé .
Jean-Pascal Beaufret

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