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Toute vérité n'est que perception

Le scandaleux coup de génie de Donald Trump

Il permet d’illustrer le concept de cadrage psychologique.

Commençons par résumer les faits.

Dimanche soir, le Ministre de la Justice américain, William Barr, a adressé une lettre aux dirigeants des Commissions des affaires judiciaires du Sénat et de la Chambre des Représentants afin de leur présenter sa synthèse du rapport du procureur spécial Robert Mueller. Ce rapport a trait à l’enquête de ce dernier sur l’éventuelle collusion entre la campagne de Donald Trump et la Russie ainsi qu’aux actions d’entrave à la Justice possiblement commises par le Président américain.

Contrairement à ce qui était advenu au terme de l’enquête du procureur indépendant Kenneth Starr sur l’affaire Whitewater1, le rapport d’enquête de Robert Mueller n’a pas été immédiatement rendu public. Le statut de ces procureurs a en effet évolué : Kenneth Starr était un procureur indépendant, un statut remplacé en 1999 par celui de procureur spécial assumé aujourd’hui par Robert Mueller. Le procureur spécial dépend du Ministère de la Justice, même s’il ne relève pas de sa chaîne hiérarchique habituelle. De ce fait, au lieu d’être publié sur Internet comme à l’époque de Ken Starr, son rapport d’enquête doit être transmis confidentiellement au Ministre de la Justice.

Cette réglementation donne une latitude considérable à ce dernier pour décider quelle(s) partie(s) du rapport du procureur spécial il partage avec le Congrès – et les citoyens – et sous quelle forme. Evidemment, lorsque l’enquête d’un procureur spécial concerne le Président, qui nomme et supervise le Ministre de la Justice, cette disposition est très troublante. Elle l’est davantage encore lorsque ledit Président, à l’instar de Donald Trump, traite la Constitution américaine comme un roman de gare. A contrario, les répugnants excès du rapport Starr, qui narre par le menu chaque acte sexuel de Bill Clinton avec Monica Lewinsky, montre que l’ancienne loi n’était pas idéale non plus, surtout lorsqu’elle était instrumentalisée à des fins politiciennes.

William Barr – (CC) Department of Justice

Ce contexte étant posé, venons-en au scandaleux coup de génie de Donald Trump.

William Barr reçut donc le rapport de Robert Mueller vendredi et adressa dimanche sa synthèse écrite aux autorités compétentes au sein du Congrès. Dans cette missive, il aborde les deux sujets de l’enquête menée sur Donald Trump et son entourage :

  • Collusion avec la Russie : le Ministre de la Justice cite une seule phrase du rapport Mueller qui exonère la campagne Trump à ce sujet : “lenquête n’a pas établi que des membres de la campagne Trump aient conspiré ou se soient coordonnés avec le gouvernement russe dans le cadre de ses activités pour interférer dans les élections“. Pour le reste, William Barr présente son résumé et son analyse du rapport Mueller.
  • Entrave à la Justice : le Ministre de la Justice utilise le même procédé. Il cite une phrase du rapport de Robert Mueller : “alors que ce rapport ne conclut pas que le Président a commis un crime, il ne l’en exonère pas non plus“. Il livre ensuite son analyse qui se termine sur sa décision d’exonérer Donald Trump. Cette décision lui revient dans le cas où Robert Mueller ne tranche pas à ce sujet mais elle mélange dangereusement justice et politique.

Après avoir lu la lettre de William Barr, nous ne disposons pas des réponses aux questions suivantes :

  • Quelle est la longueur du rapport de Robert Mueller (probablement plusieurs dizaines, voire plusieurs centaines, de pages), dont seulement quelques lignes ont été citées par William Barr ?
  • Quand le rapport de Robert Mueller sera-t-il rendu public et avec quelles restrictions sur son contenu ?
  • Quels sont les faits mis au jour par le procureur spécial sur le dossier de la collusion et quelle est leur gravité ? Le fait que Donald Trump et son entourage ne soient pas passibles de poursuites judiciaires ne signifie pas que leur comportement ait été digne, loin s’en faut. Il suffit d’ailleurs pour s’en convaincre d’avoir écouté le Président américain lui-même, qui n’a cessé de mentir au sujet des relations de sa campagne avec la Russie (par exemple concernant la fameuse réunion entre des émissaires russes et Donald Trump Jr. le 9 juin 2016).
  • Pourquoi, alors que les intentions de Donald Trump sont déterminantes dans le dossier de l’éventuelle entrave à la Justice, le Président n’a-t-il jamais été entendu par Robert Mueller (il s’est contenté de répondre à des questions par écrit) et ce dernier n’a-t-il pas lancé d’assignation à comparaître à son égard ?
  • Pourquoi Robert Mueller arrive-t-il à une conclusion contrastée sur le sujet de l’entrave à la Justice, alors même que Donald Trump avait lui-même affirmé à Lester Holt le 11 mai 2017 sur NBC News avoir démis le patron du FBI, James Comey, deux jours plus tôt en raison de l’enquête sur les relations de sa campagne avec la Russie ?
  • Comment William Barr a-t-il pu prendre la décision d’exonérer Donald Trump d’entrave à la Justice en moins de deux jours alors que, au terme d’une enquête de près de deux ans, Robert Mueller n’a pas été en mesure de parvenir à une conclusion à cet égard ?
  • Y a-t-il un lien de causalité entre la décision communiquée par William Barr dans cette lettre et le document2 qu’il avait envoyé au Ministère de la Justice au mois de juin dernier, alors qu’il œuvrait dans le privé, pour présenter une vue extrêmement restrictive des possibilités d’accuser le Président des Etats-Unis d’entrave à la Justice3 et affirmer, à partir de présupposés à l’époque sans fondement, que l’enquête de Robert Mueller était “irrémédiablement mal conçue” ?
  • L’intention de Robert Mueller était-elle que William Barr décide du sort de Donald Trump sur le dossier de l’entrave à la Justice avant que le Congrès ne puisse examiner les faits relatés dans son rapport ?

Le scandaleux coup de génie4 de Donald Trump, avec l’aide de son Ministre de la Justice, fut de créer une indifférenciation entre la synthèse, tronquée et subjective, de William Barr et le rapport de Robert Mueller. Dimanche, les médias furent contraints (ou ravis) de faire un amalgame entre les deux documents : la lettre de William Barr constitua un appât irrésistible pour eux car elle représentait la seule information officielle disponible sur le document le plus attendu aux Etats-Unis depuis plusieurs mois. De ce fait, elle fut couverte comme un événement aussi important que si le rapport Mueller lui-même avait été publié alors qu’elle n’en constituait qu’une synthèse rédigée par un collaborateur du principal suspect. Elle fut pourtant beaucoup trop souvent présentée comme un résumé juridique du rapport Mueller plutôt que comme sa relation politique5. Dès lors, la confusion entre justice et politique que j’évoquais plus haut joua à plein au profit de Donald Trump.

Donald Trump – (CC) Palácio do Planalto

En effet, l’opération Barr garantit à Donald Trump une marge de manœuvre renouvelée pour la fin de son mandat et sa future campagne de réélection car elle contribue à l’innocenter plus que de raison, au minimum aux yeux de ses supporters. Or, dans tout autre contexte, le fait qu’un procureur spécial, après vingt-deux mois d’enquête, ne puisse pas exonérer le Président de soupçons d’entrave à la Justice aurait été un point bas du magistère de l’intéressé.

La manipulation réalisée par William Barr repose sur le concept de cadrage psychologique6. Celui-ci est fondé sur le fonctionnement de notre cerveau : nous pensons en associant les nouvelles informations que nous recevons à des informations déjà connues. Cela nous permet d’organiser, inconsciemment, les monceaux de stimuli auxquels nous sommes exposés en permanence. Quand nous nous référons à un cadre cognitif connu, nous traitons mieux l’information et sommes donc plus influençables.

Une recherche menée par une équipe des universités de Clark et Richmond a ainsi montré que la manière dont un prix est affiché influence la perception des consommateurs et leurs décisions d’achat : plus la présentation du prix est courte (par exemple 1K au lieu de 1000 ou 1000,00), plus ils le perçoivent comme abordable.

La répétition d’un cadre psychologique lui donne plus de force, à tel point que même une évocation négative de ce cadre peut l’activer dans l’esprit des publics concernés. C’est ce qu’illustre le plus fameux exemple en la matière, la déclaration de Richard Nixon au cœur de l’affaire Watergate (“je ne suis pas un escroc“), qui accrut, au lieu de la dissiper, l’association entre le Président américain et les soupçons dont il était alors l’objet.

Donald Trump est un expert du cadrage psychologique, l’une de ses techniques de communication préférées. Son habitude de donner des surnoms à ses adversaires (“escroc Hillary”, “petit Marco”, “Jeb sans énergie”, “menteur Ted”, “Pocahontas Warren”…), par exemple, relève de cette méthode : il les cadre aux yeux des électeurs.

La lettre de William Barr aux autorités du Congrès correspond à cette stratégie : reprise ad nauseam par les médias, elle cadre la perception des Américains sur la supposée innocence de Donald Trump. Une fois que le rapport Mueller sera plus largement rendu public, le cadrage aura déjà fait son effet et les éventuelles informations plus négatives sur le Président n’auront pas le même impact que si cette action de cadrage n’avait pas été menée à bien. En l’espèce, cette tactique est aussi malhonnête qu’efficace.

Dans ce contexte, si je conseillais les dirigeants démocrates du Congrès et les candidats démocrates à la primaire présidentielle, je leur dirais de faire le nécessaire pour que le rapport Mueller soit publié mais sans tomber dans le piège que Donald Trump leur tend : refaire le match de la dernière présidentielle au lieu de préparer la prochaine.

Ce qui doit compter, désormais, est ce que Donald Trump a accompli durant son premier mandat, pas comment il l’a obtenu. Les Démocrates doivent présenter une vision d’avenir qui contraste avec les actes et le projet de Donald Trump, pas ressasser un passé dont la mise en examen ne changera rien au quotidien de leurs électeurs.

Les Démocrates devraient se souvenir du célèbre avertissement de George Bernard Shaw :

J’ai appris il y a longtemps qu’il ne faut pas lutter avec un cochon. Vous vous salissez et, en plus, le cochon aime cela“.

Il en va de même avec Donald Trump : le combattre sur son terrain de la provocation l’enchante mais n’est jamais une stratégie payante.

1 L’affaire Whitewater concerne l’investissement de Bill et Hillary Clinton dans une entreprise, Whitewater Development Corporation, constituée afin de créer des résidences secondaires le long de la rivière White en Arkansas. Cet investissement, réalisé conjointement avec James et Susan McDougal, des développeurs immobiliers, fut un échec cuisant. Le couple McDougal commit alors des fraudes financières pour tenter de compenser ses pertes, fraudes auxquelles les Clinton furent accusés d’être associés.

2 Qui comptait dix-neuf pages contre seulement quatre pour sa lettre de synthèse et analyse du rapport Mueller !

3 Il indique également dans sa lettre au Congrès qu’un individu ne peut pas être accusé d’entrave à la Justice s’il n’est pas également accusé d’un crime censé être à l’origine de ladite entrave. Or c’est une conception inexacte en droit américain, comme le montrent de nombreux exemples parmi lesquels le plus fameux, ces dernières années, est celui de l’entrepreneuse Martha Stewart.

4 Qui n’était pas aussi indispensable que si le rapport Mueller avait été beaucoup plus négatif, dans ses deux conclusions majeures, à l’endroit de Donald Trump.

5 Même si cette lettre se révèle objective in fine, la méthode employée pour la rédiger et la diffuser l’aura entachée d’un soupçon indélébile.

6 Comme à chaque fois que j’évoque des concepts neuroscientifiques, je prie les spécialistes de ces sujets d’excuser la simplification et la synthèse excessives de mes écrits.

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