Fermer

Ce formulaire concerne l’abonnement aux articles quotidiens de Superception. Vous pouvez, si vous le préférez, vous abonner à la newsletter hebdo du site. Merci.

Abonnement

Fermer

Communication.Management.Marketing

Toute vérité n'est que perception

Réformes intérieures : la double erreur de communication de Joe Biden

Tous les leaders corporate peuvent apprendre de ces fautes non provoquées.

Ce serait un euphémisme de dire que l’accouchement du plan de réformes intérieures du Président Biden est difficile. Ce n’est certes pas la première fois qu’une telle ambition progressiste connaît une genèse délicate – il suffit de se souvenir de l’élaboration et du vote de la loi sur l’assurance-maladie quasi universelle en 2009-2010 sous la Présidence Obama. En outre, les écueils rencontrés par le successeur de Donald Trump s’expliquent autant par des facteurs qui lui sont propres (maladresse politique, perte de crédit personnelle depuis son accession au Bureau ovale…) que du contexte américain général (paysage médiatique, fascisation du Parti républicain…). Cependant, il est patent que Joe Biden a commis deux erreurs de communication dans la promotion de son plan.

Comment inspirer avec une démarche comptable ?

La première concerne l’absence de sens et de concrétisation des dépenses proposées : 3,5 trillions (3 500 milliards) de dollars de dispositions sociales et environnementales (programme “Build Back Better”) et un trillion (1 000 milliards) de dollars consacrés à la mise à niveau des infrastructures américaines (transports, Internet…).

Pourtant, un sondage réalisé récemment pour CNN montre que seulement 25% des Américains estiment que le plan de Joe Biden améliorerait leur situation. Pis, des franges de la population qui constituent d’ordinaire des bastions du Parti démocrate considèrent majoritairement – femmes inscrites ni comme démocrates ni comme républicaines (à 59%), Afro-américains (58%), moins de 35 ans (54%), Latinos (51%) et modérés (50%) – que ces réformes ne les concernent pas. Ces personnes ne sont pas mal intentionnées ou stupides. Elles ne savent simplement pas ce que ce plan prévoit, comme le signale un autre sondage : seulement 10% des Américains connaissent le détail des réformes de Joe Biden, alors que près de 60% ne maîtrisent que des généralités à leur sujet (probablement leur coût total) et que 30% en ignorent tout.

Or, ce plan prévoit que, sur dix ans, 450 milliards de dollars seraient alloués à l’accès universel à la maternelle des enfants de trois et quatre ans, 111 milliards à l’accès gratuit à deux années d’études supérieures dans des “community colleges”, 85 milliards à la réparation d’écoles délabrées, 75 milliards à la fourniture de bons de logement aux sans-abris, 35 milliards à la nutrition gratuite à l’école de neuf millions d’enfants défavorisés et 150 milliards à des incitations au recours à des sources d’énergie propres. En outre, des investissements sont notamment promis pour réparer les routes, ponts, infrastructures de transport public et l’architecture d’accès à Internet, développer les services de garde d’enfants, améliorer les soins à domicile pour les Américains âgés et/ou malades, ajouter les prestations dentaires, visuelles et auditives au système d’assurance-maladie fédéral pour les plus de 65 ans et accroître les crédits d’impôts pour les enfants à charge.

Ainsi donc, plusieurs millions d’Américains parmi les plus vulnérables bénéficieraient de ce qui constituerait une véritable refondation de l’Etat-providence américain. Je devrais d’ailleurs écrire qu’ils en auraient bénéficié étant donné que ce plan ne verra pas le jour dans cette configuration. En effet, Joe Biden n’a pas réussi à unifier le Parti démocrate autour de son ambition réformatrice car il n’a pas su focaliser le débat sur le sens de ces réformes et leur traduction dans la vie quotidienne des Américains. Faute d’un récit global et de quelques mesures symboliques facilement mémorisables, la contention – au Congrès, dans les médias et dans le grand public – a été centrée sur le montant des réformes proposées.

Cette approche est porteuse d’un double inconvénient politique. En premier lieu, aucun électeur ne peut faire la différence entre un plan de 1,5, 2,5 ou 3,5 trillions de dollars car ces montants ne signifient rien pour eux s’ils ne sont pas concrétisés. En second lieu, la focalisation du débat sur le volume des dépenses joue en faveur des Démocrates modérés – et des Républicains – car il place la discussion sur la dimension financière du plan et non sur ses bienfaits pour la population : il est plus aisé d’expliquer que l’on est opposé à plusieurs trillions de dollars de dépenses que de rejeter des dispositions sociales en faveur des plus défavorisés.

Le programme Biden ressemble à cet égard au plan de relance mis en oeuvre par l’Administration Obama en 2009. Ce plan, qui comprenait des investissements étatiques et des réductions d’impôts, permit d’éviter une nouvelle Grande dépression. Mais il fut un échec politique : en 2010, lors des élections de mi-mandat, les Républicains conquirent sept sièges au Sénat et 63 à la Chambre des Représentants, une bascule record depuis 1948. Comme le programme de Joe Biden, le plan de relance de Barack Obama manquait d’incarnation (il ne disposait pas d’une ou plusieurs mesures emblématiques) et de concrétisation (sa traduction dans le quotidien des Américains était difficile à percevoir). Comme le plan “Build Back Better”, il était constitué de centaines de dispositions qui se diluaient les unes les autres en termes de perception sinon d’impact économique. C’est un problème que la spécialiste de sciences politiques américaines Suzanne Mettler qualifie dans l’un de ses ouvrages d'”état submergé”. Ce phénomène porte selon elle le risque que “des politiques gouvernementales invisibles sapent la démocratie américaine“. Cet avertissement est plus pertinent aujourd’hui que jamais alors que l’échec de Joe Biden pourrait faciliter le retour, démocratique ou imposé par la manipulation et/ou la force, de Donald Trump au pouvoir.

Joe Biden en visite au Congrès le 1er octobre dernier pour tenter d’unir les Démocrates – (CC) AP/Alex Brandon

Comment persuader sans chercher à convaincre ?

La deuxième erreur de communication de Joe Biden dans la promotion de ses réformes est de ne pas avoir tenté de susciter un soutien populaire à leur déploiement.

Le Président ne s’adresse à ses concitoyens que dans des discours depuis la Maison-Blanche, n’allant pas, à quelques exceptions près (ses récents déplacements au Connecticut, en Illinois1 et dans le Michigan), à la rencontre des Américains et des médias locaux qui pourraient relayer sa parole auprès d’eux2. Tous les Présidents, confrontés au même défi que lui, se lancèrent dans des tournées au coeur des Etats-Unis : il est difficile de persuader quand on ne cherche pas à convaincre. Cette méthode empêche Joe Biden de susciter l’adhésion populaire dont il a besoin pour faire passer ses réformes et unir, depuis sa base, un Parti démocrate divisé entre modérés (au premier rang desquels les sénateurs Joe Manchin de Virginie-Occidentale et Kyrsten Sinema d’Arizona3) et progressistes (menés par le sénateur Bernie Sanders4 du Vermont et la représentante Alexandria Ocasio-Cortez de New York). Il faut dire que la dérive trumpiste du Parti républicain élargit le spectre du Parti démocrate qui doit représenter, notamment sur sa droite, un électorat plus large que lorsque son alter ego jouait son rôle politique.

Bien entendu, Joe Biden peut toujours espérer que, comme la réforme de l’assurance-maladie réalisée par Barack Obama après une bataille politique homérique, son plan de réformes deviendra populaire lorsque les Américains en sentiront les répercussions positives dans leur vie quotidienne. Mais cette traduction concrète interviendra-elle assez tôt pour éviter une défaite du Président et de son camp lors des élections de mi-mandat et de la prochaine présidentielle ? Le résultat de l’élection du gouverneur du Commonwealth de Virginie, le 2 novembre prochain, donnera une première indication à cet égard.

Les Démocrates et les démocrates au bord du précipice

Si l’on élargit la focale, la situation politique américaine actuelle est extrêmement dangereuse.

Alors que 78% des électeurs républicains sont convaincus que Joe Biden a volé sa victoire lors de la dernière élection présidentielle et que les élus républicains à travers le pays préparent leur revanche – parfois illégale, souvent illégitime – sur cette prétendue usurpation, le Parti démocrate est en outre confronté à une désertion d’une partie de sa base qui risque d’être décisive pour son destin électoral : les Américains (Blancs et non-Blancs) ne disposant pas d’un diplôme supérieur sont passés sous casaque républicaine5. C’est ce qui explique en bonne partie l’étroitesse de la victoire de Joe Biden sur Donald Trump il y a un an – malgré la popularité relative et l’avantage financier de celui-là dans la campagne ainsi que le bilan désastreux de celui-ci – et la perte de sièges par les Démocrates au sein de la Chambre des Représentants.

Or les manipulations légales menées par les Républicains (redécoupage de circonscriptions, réduction du droit de vote, changement des règles de validation des scrutins…) ne vont faire qu’aggraver une réalité politique incontournable : la composition du Sénat, qui accorde deux sénateurs à chaque Etat quelle que soit sa population, avantage aujourd’hui les Républicains car les Etats les moins peuplés sont les régions rurales où les Américains non-diplômés du supérieur sont les plus présents, alors que l’accumulation de Démocrates dans les Etats urbains les plus peuplés ne leur confère pas davantage d’élus dans la chambre haute du Congrès américain6.

Cette conjonction de facteurs légitimes (le pivot d’une partie de l’électorat) et illégitimes (les manipulations des Républicains) place les Démocrates (les soutiens du Parti démocrate) et les démocrates (les partisans de la démocratie) dans une situation terriblement périlleuse outre-Atlantique. Plus que jamais, il est à craindre que la première puissance démocratique de la planète connaisse à plus ou moins court terme le même destin que la Hongrie.

Dans ce contexte, les deux premières années de la Présidence de Joe Biden, avant une défaite probable – car coutumière pour les occupants du Bureau ovale – lors du scrutin de mi-mandat, pourraient être la dernière opportunité, pour les Démocrates, de mener des réformes libérales (au sens américain du terme).

Il est donc d’autant plus dommage qu’ils n’y parviennent pas.

1 Voyage surtout dédié à la promotion des vaccins.

2 La crise afghane l’a beaucoup desservi à cet égard.

3 L’étroitesse de la majorité démocrate à la Chambre des Représentants (huit sièges sur 435) et le fait que le Sénat soit également divisé entre Démocrates et Républicains (la majorité démocrate étant obtenue par le vote de la Présidente du Sénat, la Vice-Présidente des Etats-Unis Kamala Harris) confèrent une influence démesurée à chaque représentant démocrate qui veut se faire entendre en se distinguant des vues de la majorité de ses collègues.

4 Même s’il fait preuve ces temps-ci de moins de jusqu’au-boutisme que dans ses campagnes précédentes.

5 Selon un aphorisme (intraduisible sans perdre le jeu de mots), “the base of the Republican Party has migrated from the country club to the country“.

6 C’est un tournant d’autant plus paradoxal et marquant que, récemment encore, l’Amérique entière considérait que, en raison des évolutions démographiques, les Démocrates allait occuper le pouvoir aussi longtemps que les Républicains ne sauraient pas séduire une partie des minorités ethniques. Le passage des non-diplômés du supérieur dans leur camp – et le fait que, parmi ceux-ci, les membres des minorités soient les plus conservateurs – a subitement rebattu les cartes.

Ajouter un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.

Remonter

Logo créé par HaGE via Crowdspring.com

Crédits photos carrousel : I Timmy, jbuhler, Jacynthroode, ktsimage, lastbeats, nu_andrei, United States Library of Congress.

Crédits icônes : Entypo