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Toute vérité n'est que perception

Péroraison n’est pas raison : les médias et le Professeur Raoult

Des effets du populisme médical sur le peuple et la médecine.

J’ai toujours nourri un respect immensurable pour les carabins. C’est pourquoi l’aventure du Professeur Raoult me trouble particulièrement. Elle confirme qu’il est toujours dangereux d’attribuer une légitimité collective à une communauté humaine : tous les médecins ne respectent pas le serment d’Hippocrate, tous les énarques ne servent pas l’intérêt général, tous les religieux n’appliquent pas les dix commandements et tous les communicants ne sont pas empathiques.

La science contre la science

Comme la plupart de ceux qui foulent aux pieds les principes qu’ils sont censés défendre, le Professeur Raoult tire sa légitimité de la corporation qu’il combat. Les renégats ne sont toujours fidèles qu’à eux-mêmes. S’il n’était pas médecin, personne n’écouterait Didier Raoult. Ainsi, par exemple, ses élucubrations sur le changement climatique (dont il nie la réalité1) ne recueillent-elles pas le même écho que ses assertions sur son traitement censément miraculeux pour mitiger les ravages du Covid-19.

Pour accréditer l’efficacité de l’hydroxychloroquine, le Professeur Raoult ne recule devant pas grand-chose. Ses travaux sont entachés de dérives méthodologiques disqualifiantes (lire à ce sujet les explications d’experts médicaux bien plus compétents que moi notamment ici, iciici, ici, ici, ici, ici, ici et ici) : sélection de patients avec des symptômes légers, expérimentation pas réalisée en aveugle, absence de groupe contrôle, exclusion de l’étude de patients ayant décédé ou dont l’état s’est aggravé, pas de vérification des travaux par des pairs, pas de publication dans des revues scientifiques respectées…

En réalité, les mirifiques travaux du Professeur Raoult présentent les mêmes résultats que les statistiques collectées sur 600 000 cas de patients atteints du Covid-19 à travers le monde (la grande majorité des patients guérissent du virus avec ou sans traitement à l’hydroxychloroquine). Et la diminution de la charge virale vantée par l’oracle de Marseille est, elle aussi, conforme à ce qui a été observé dans deux études chinoises où les médecins n’ont pas eu recours à son médicament fétiche.

D’ailleurs, toutes les études sérieuses montrent que l’hydroxychloroquine, administrée seule ou associée à l’azithromycine, non seulement ne produit pas de résultats positifs dans le traitement du Covid-19 mais, en outre, crée certains risques graves pour la santé des patients auxquelles elle est administrée :

  • l’utilisation de la chloroquine et l’hydroxychloroquine est déconseillée par l’Agence européenne des médicaments en raison de l’absence de démonstration de sa valeur curative et du danger de ses effets secondaires, notamment cardiaques ;
  • une étude réalisée dans des hôpitaux de New York montre que l’hydroxychloroquine n’a pas d’effet sur la maladie ;
  • une autre étude américaine signale que les patients traités avec l’hydroxychloroquine ont plus de chances de mourir du Covid-19. C’est apparemment cette étude qui convainquit Donald Trump d’arrêter de promouvoir publiquement le médicament ;
  • la Food and Drug Administration, l’agence fédérale américaine en charge de la régulation des médicaments, a conseillé aux médecins de ne pas utiliser ce remède en dehors de tests thérapeutiques encadrés dans des hôpitaux.

A ces réfutations scientifiques, le Professeur Raoult répond comme s’il s’agissait d’objections idéologiques. Il dénigre tous ceux qui tentent de le ramener à la raison, accusant par exemple les scientifiques plus rigoureux que lui d’être des “méthodologistes et de pratiquer “une dictature morale (viendrait-il à l’idée de quiconque d’accuser un pilote d’avion qui veut respecter le manuel de vol d’être un ayatollah des modes d’emploi ?). Il va plus loin en proférant des attaques personnelles sur les réseaux sociaux contre celles et ceux qui le contredisent, les livrant à la vindicte de ses fans et les menaçant parfois même de procès. Il n’hésite pas davantage à insulter ses contempteurs, traitant par exemple d'”andouilles les médecins qui ne veulent pas prescrire l’hydroxychloroquine. Preuve ultime, s’il en était encore besoin, de son impudence, il apparente, dans Paris-Match, le consensus scientifique à Pétain, manière d’indiquer que ceux-qui ne le soutiennent pas sont des collaborateurs.

Les vrais héros de la lutte contre le Covid-19 – (CC) Hospital CLÍNIC

Au-delà de ses dérives dans la gestion et le management de l’Institut Hospitalo-Universitaire Méditerranée infection de Marseille (qui fut même un temps au centre de l’attention médiatique locale pour une affaire de harcèlement et agression sexuels dans laquelle un directeur de recherche fut, mesure exceptionnelle, révoqué de la fonction publique), dans la probité des données utilisées dans ses études (qui est questionnée par certains de ses éminents confrères), dans la conduite de ses travaux sur le Covid-19 et dans ses rapports avec ceux qui le contestent, la crédibilité du Professeur Raoult doit aussi être jugée à l’aune de ses assertions sur la crise du Covid-19 :

  • le 21 janvier 2020, alors qu’il est interrogé sur sa chaîne YouTube à propos de “l’épidémie de coronavirus qui fait l’actualité en Chine”, il répond : “Vous savez, c’est un monde de fous. Ce qui se passe, le fait que des gens soient morts du coronavirus en Chine, vous savez, je ne me sens pas tellement concerné. […] C’est vrai que le monde est devenu complètement fou, c’est-à-dire qu’il se passe un truc où il y a trois Chinois qui meurent et ça fait une alerte mondiale, l’OMS s’en mêle, ça passe à la radio, à la télévision. S’il y a un bus qui tombe au Pérou, on va dire : ‘les accidents de la route tuent de plus en plus‘. Tout ça est fou. C’est-à-dire qu’il n’y a plus aucune lucidité. […] C’est tellement dérisoire que ça finit par être hallucinant. Ça veut dire qu’il n’y a plus aucune connexion entre l’information et la réalité du risque. Mais aucune du tout. […] Comme ils sont 1,6 milliard, vous n’avez pas fini d’avoir des alertes. Je ne sais pas, les gens n’ont pas de quoi s’occuper, alors ils vont chercher en Chine de quoi avoir peur parce qu’ils n’arrivent pas à regarder ce dont ils pourraient avoir peur en restant en France. Voilà, ce n’est pas sérieux” ;
  • le 25 février, dans une vidéo titrée “Covid-19 : fin de partie !” (il en changea ensuite le titre) publiée sur sa chaîne YouTube, il partage “une nouvelle très importante” concernant l’efficacité supposée de la chloroquine sur le coronavirus et assène que “c’est probablement l’infection respiratoire la plus facile à traiter de toutes et, donc, ce n’est pas la peine de s’exciter” ;
  • le 26 février, il affirme auprès de La Marseillaise (qui changea ensuite le titre de l’article, mais pas son URL, pour que les déclarations du prophète local collent mieux à la réalité subséquente de la crise) que le Coronavirus n’est pas plus dangereux qu’une grippe de saison ;
  • toujours le 26 février, alors qu’il vient d’être décidé de fermer les écoles dans trois régions italiennes, il déclare : “Il y a plus de morts par accidents de trottinettes en Italie que par le Coronavirus. […] Il faut raison garder et ne pas contribuer à une panique générale nourrie par une communication hasardeuse ou des discours alarmistes. […] Si vous regardez les nouveaux cas, le taux de nouvelles contaminations est de moins de 1% en ce moment, c’est très faible et ça laisse entendre que l’épidémie touche à sa fin” ;
  • le 21 mars, il se gausse : “Ce n’est pas parce qu’il y a quelques personnes qui pensent certaines choses à Paris, que je suis à contre-courant. Dans mon monde, je suis une star mondiale, je ne suis pas du tout à contre-courant. Je fais de la science, pas de la politique2. […] Je me fous de ce que pensent les autres. Je ne suis pas un outsider, je suis celui qui est le plus en avance” ;
  • incidemment, cet argument d’autorité est le préféré du Professeur Raoult. Comme je le soulignais en introduction, il utilise sa légitimité scientifique pour nier la science. En témoigne, dans cette même interview du 21 mars, sa réponse concernant les effets secondaires de l’hydroxychloroquine : “Ce qu’on dit sur les effets secondaires est tout simplement délirant. Ce sont des gens qui n’ont pas ouvert un livre de médecine depuis des années. […] Ce n’est pas moi qui suis bizarre, ce sont les gens qui sont ignorants. On ne va pas m’apprendre la toxicité de ce médicament” ;
  • le 30 avril, sur BFMTV, il affirme ne pas croire à une deuxième vague de l’épidémie : “Le Sars s’est arrêté en juillet 2003, il n’y en a plus jamais eu. Des infections respiratoires dans lesquelles il y a des secondes vagues, il n’y en a pas. Je ne vois pas pourquoi il y en aurait pour celle-là”.

Le Professeur Raoult regarde voler des coquecigrues alors que la France regarde tomber les victimes.

Souhaitons que son intuition au sujet de l’hydroxychloroquine se révèle finalement pertinente malgré tous les désaveux qui s’accumulent contre elle. Pour autant, cela n’expliquerait ni n’excuserait le comportement du directeur de l’Institut Hospitalo-Universitaire Méditerranée infection de Marseille.

Du scientifique à l’idéologue

Dans son chef d’oeuvre “La connaissance inutile“, le regretté Jean-François Revel explique :

Qu’est-ce qu’une idéologie ? C’est une triple dispense : dispense intellectuelle, dispense pratique et dispense morale. La première consiste à retenir les seuls faits favorables à la thèse que l’on soutient, voire à en inventer de toutes pièces, et à nier les autres, à les omettre, à les oublier, à empêcher qu’ils soient connus. La dispense pratique supprime le critère de l’efficacité, ôte toute valeur de réfutation aux échecs. […] La dispense morale abolit toute notion de bien et de mal pour les acteurs idéologiques ; ou plutôt, chez eux, c’est le service de l’idéologie qui tient lieu de morale. Ce qui est crime ou vice pour le commun ne l’est point pour eux“.

Outre le fait que “la connaissance inutile” résume parfaitement la dérive du Professeur Raoult à l’égard de son savoir, la triple dispense évoquée par Jean-François Revel décrit chirurgicalement la transformation du scientifique en idéologue :

  • ses travaux visant à démontrer l’efficacité de l’hydroxychloroquine sont entachés d’insuffisances méthodologiques afin de ne retenir et présenter que les faits favorables à sa thèse ;
  • il disqualifie ceux qui critiquent son absence de rigueur scientifique et l’inefficacité de ses traitements ;
  • il se positionne en moralisateur de l’espace médical (et pharmaceutique) pour échapper à ses responsabilités.

Il y a quelque temps, j’écrivais sur Superception à propos de Donald Trump que le mensonge est l’arme des faibles. Les menteurs sont ceux dont les actes et les arguments ne se suffisent pas à eux-mêmes. A chaque fois que quelqu’un travestit les faits à son bénéfice, il croit projeter sa force en manipulant ses contradicteurs. En fait, il signale son impuissance à emporter l’adhésion sur ses seuls mérites. En s’écartant de la rectitude scientifique dans la réalisation et la promotion de ses travaux, le Professeur Raoult peut cacher les déficiences de ses assertions.

C’est d’ailleurs parce qu’il est incapable de convaincre la communauté médicale qu’il communique sur les médias sociaux pour convaincre la communauté des citoyens, comme si l’adhésion de personnes incompétentes, aussi nombreuses soient-elles, pouvait établir l’exactitude d’une thèse scientifique. Le peuple émerveillé peut bien être persuadé de la stupidité des lois du mouvement de Newton, cela n’empêchera pas les avions de voler.

C’est ainsi, pour enrôler ces nouveaux “idiots utiles”, que le Professeur Raoult se met continûment en scène. Son canal favori, pour ce faire, est la chaîne YouTube de l’Institut Hospitalo-Universitaire Méditerranée infection de Marseille qu’il a créé et dirige. Il y délivre ses conférences, sentences et remontrances. Certaines de ses vidéos ont recueilli plus d’un million de vues. Son compte Twitter, quant à lui, dispose de près de 500 000 abonnés. Il faut dire que le mode de communication du Professeur Raoult est adapté aux algorithmes des médias sociaux qui favorisent le sensationnel, l’irrationnel et le confrontationnel.

Les Français se seraient-ils donc pris d’une passion nouvelle pour la médecine ? La recherche d’un remède et d’un homme providentiels et le caractère séditieux de la démarche du Professeur Raoult semblent davantage les attirer que ses exposés médicaux. Plus il s’en prend aux institutions établies, à l’industrie pharmaceutique, aux élites et aux Parisiens ensalonnés, plus il est populaire. En réalité, dans une démarche d’essence populiste, il se positionne en héraut du peuple méprisé par “les puissants”. L’ego du bon professeur y gagne ce que la mesure scientifique y perd. Qui sait, peut-être vise-t-il une carrière politique et une candidature anthropomorphe du mouvement des gilets jaunes dans le futur ? Son agitation médiatique ne serait dès lors pas uniquement autolâtre et destinée à promouvoir son livre opportunément publié en pleine crise.

Le problème est que les médias d’information, qui sont censés nous éclairer sur l’actualité, se sont pris d’un amour aussi immodéré qu’irréfléchi pour l’oracle marseillais. Il faut dire que celui-ci fait de l’audience et que les médias censément sérieux luttent pour leur survie face aux plates-formes numériques. Dans ce contexte, l’offre suit la demande et le Professeur Raoult se voit proposer un agenda médiatique digne d’un candidat à l’élection présidentielle et d’une star mondiale du ballon rond.

Professeur Didier Raoult – (CC) BFMTV

Certains canaux d’information vont même jusqu’à sonder nos concitoyens sur l’efficacité de son traitement, comme si nous étions tous infectiologues. Le rédacteur en chef de L’Obs, lui, compare sérieusement le Professeur Raoult au Général de Gaulle. Quant à BFMTV, elle lui offre son antenne durant une soirée complète en prime-time avec un portrait et un entretien3. Ce tête-à-tête très complaisant fut d’ailleurs étonnamment réalisé par une journaliste politique et non un membre du service santé de la chaîne, ce qui lui conféra une importance symbolique inversement proportionnelle à sa rigueur journalistique.

Mais, en regard de cette couverture médiatique mirobolante, combien d’enquêtes intransigeantes ont-elles été consacrées au Professeur Raoult et à combien d’interviews exigeantes ce dernier a-t-il été soumis ?

Le monde politique s’est autant épris du Professeur Raoult que la sphère médiatique. On ne compte plus les (ir)responsables qui, toute honte bue, lui font la courte échelle4. Ces apologistes rendent un hommage involontaire à Alexandre Ledru-Rollin assénant à des individus qui voulaient l’empêcher de rejoindre une manifestation pendant la révolution de 1848 : “Laissez-moi passer, il faut que je suive les autres, je suis leur chef”.

Le populisme médical contre le peuple et la médecine

Les premières lignes de mon dernier livre en date, “Prêt-à-penser et post-vérité“, consacré aux dangers posés à la démocratie par la révolution numérique, évoquent la dialectique entre savoir et croire énoncée par Emmanuel Kant dans “Critique de la raison pure” :

Le philosophe allemand énonce qu’un savoir est une croyance justifiée par une preuve ou une démonstration, alors qu’une opinion est une croyance improuvable mais généralement consciente de son insuffisance objective. A ses yeux, la plus dangereuse des croyances est la persuasion, que l’on qualifierait aujourd’hui de parti pris. Il en fait le comble de l’ignorance et recommande qu’elle soit confinée au for intérieur de la personne affligée car, persuadée d’avoir raison, celle-ci ne recherche pas la vérité5.

Dans un autre de ses ouvrages, “Fondements de la métaphysique des mœurs“, Emmanuel Kant stipule qu’il ne faut pas traiter un être humain comme un moyen pour atteindre une fin : il doit toujours être envisagé comme une fin en soi. Dans cet esprit, le philosophe estime que le mensonge est une marque d’irrespect car la tromperie revient à annexer à ses propres fins la capacité de décision d’autrui. Que dire de cette pratique lorsqu’elle concerne des enjeux médicaux de vie et de mort ?

En définitive, les comportements respectifs du Professeur Raoult et des médias à son endroit me font penser à une célèbre réflexion d’Abraham Lincoln :

L’adhésion populaire est essentielle. Avec l’adhésion populaire, rien ne peut échouer ; sans elle, rien ne peut réussir“.

Que se passe-t-il lorsque la confiance du peuple est trompée ?

1 Il réitéra cette opinion dans ses récentes interviews sur BFMTV et dans L’Obs.

2 Il s’agit là peut-être de la plus grande fable qu’il ait proférée depuis le début de cette crise.

3 Durant l’interview, le Professeur Raoult véhicula une “fake news” parmi d’autres, sans être challengé, en laissant entendre que l’ancienne ministre de la Santé Agnès Buzyn, médecin à l’hôpital de Clamart, prescrit de l’hydroxychloroquine.

4 A cet égard, les propos du ministre de la Santé Olivier Véran au sujet du Professeur Raoult dans une récente interview avec Le Parisien détonnent : “Je préfère me référer à des experts qui ne disent pas qu’il y aura moins de morts du coronavirus que par accidents de trottinette. Ou qui ne disent pas qu’il n’y aura pas de seconde vague après avoir dit qu’il n’y aurait pas de première. Ce n’est pas très responsable et je lui dirai”.

5 Quant à la foi, il s’agit d’une conviction invérifiable objectivement mais dont le caractère subjectif suffit au croyant qui ne prétend pas en faire un savoir. C’est ce qui la distingue de la persuasion.

3 commentaires sur “Péroraison n’est pas raison : les médias et le Professeur Raoult”

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Ton article et ton analyse confirment ce que je pensais du professeur Raoult « le savant fou « Merci pour ton analyse fouillée.

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