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Toute vérité n'est que perception

La propagande est aux démocraties ce que la violence est aux dictatures

La révolution numérique confère une acuité sans précédent à la dialectique entre savoir et croire posée il y a plus de deux siècles par Emmanuel Kant.

Dans Critique de la raison pure1, le philosophe énonce qu’un savoir est une croyance justifiée par une preuve ou une démonstration, alors qu’une opinion est une croyance improuvable mais généralement consciente de son insuffisance objective. A ses yeux, la plus dangereuse des croyances est la persuasion, que l’on qualifierait aujourd’hui de parti pris. Il en fait le comble de l’ignorance et recommande qu’elle soit confinée au for intérieur de la personne affligée car, persuadée d’avoir raison, celle-ci ne recherche pas la vérité2.

Or les médias numériques ont imposé le règne de la persuasion kantienne. Sur Internet, tous les points de vue, qu’ils émanent d’un prix Nobel ou d’un béotien, ont la même autorité. L’avis de celui-ci peut même avoir plus d’influence que l’opinion de celui-là car il est généralement formulé plus émotionnellement, gage de viralité. Depuis le Siècle des Lumières, il est admis que la raison est source de liberté, progrès et tolérance. Aujourd’hui, ce principe est remis en cause : la crédibilité ne dépend plus du savoir mais de la proximité. C’est ce que montre une étude réalisée outre-Atlantique : lorsque les internautes découvrent un article sur un réseau social, ils jugent sa fiabilité en fonction de la personne ou l’organisation qui l’a partagé et non de celle qui l’a écrit. Ainsi accordent-ils davantage leur confiance à un article publié par une source insondable et partagé par une personne qu’ils connaissent qu’à un article écrit par une source réputée et partagé par quelqu’un auquel ils ne se fient pas. Pis, lorsqu’un article est relayé par une personne de confiance, les internautes sont prêts à recommander sa source à leurs amis, même s’il s’agit d’un faux site d’information. En d’autres termes, une personne est jugée crédible non pas lorsqu’elle connaît un sujet mais lorsqu’elle connaît celui ou celle qui en juge. La crédibilité rationnelle héritée des Lumières a fait place à une crédulité relationnelle.

Il faut dire que, sous l’effet de la révolution numérique, l’information est plus abondante, la médiatisation plus impatiente, la conversation plus pétulante et la perception plus fluctuante que jamais. Ces évolutions apparentent le fonctionnement de nos Sociétés à celui des régimes totalitaires décrits par Hannah Arendt dans Les origines du totalitarisme3 : “Dans un monde incompréhensible en changement permanent, les masses avaient atteint un point où elles croyaient en même temps à tout et à rien, où elles pensaient que tout était possible et rien n’était vrai. […] Le résultat d’une substitution cohérente et totale de la vérité factuelle par des mensonges n’est pas l’acceptation du mensonge comme vérité et le rejet de la vérité comme mensonge mais la destruction des fondements sur lesquels nous établissons notre compréhension du monde“. La différence majeure entre le modèle totalitaire décrypté par Hannah Arendt et notre civilisation numérique est que, dans cette dernière, les masses sont à la fois victimes et oppresseurs. Elles sont, de par leurs pratiques numériques, les principaux agents de leur confusion cognitive entre savoir et croyance, vérité et mensonge, réalité et perception. Elles facilitent ainsi la mise en œuvre de nouveaux types d’endoctrinement.

Il s’agit de la première barrière à l’entrée civique abaissée par la révolution numérique : il n’est plus nécessaire de contrôler des journaux et télévisions d’Etat pour faire passer ses messages et mensonges. On assiste ainsi à la démocratisation de la propagande. De manière plus transformative encore, alors que les appareils de manipulation totalitaires étaient essentiellement efficaces dans leur zone de contrôle4 et devaient se limiter à des campagnes d’influence chez leurs ennemis, les réseaux sociaux permettent désormais d’y projeter des opérations de désinformation. Comme le montra l’attaque russe sur l’élection présidentielle américaine de 2016, il suffit pour ce faire d’exploiter le salmigondis numérique. Facebook est la nouvelle Pravda et les internautes les nouveaux Goebbels, Jdanov et Boda5 : les “idiots utiles” chers à Lénine6 sont plus faciles à suggestionner que jamais car il n’est plus nécessaire de passer par des intermédiaires (médias, leaders d’opinion…) pour ce faire. La démocratisation de la communication7 se traduit par un recul démocratique.

(CC) Techspective

De fait, le monde numérique fournit à la fois le véhicule (des médias sans médiation8) et le carburant (la gratuité de production et diffusion des contenus) pour conférer toute sa puissance au moteur des bouleversements sociétaux actuels : les émotions des citoyens-internautes qui ont toujours davantage la possibilité de faire fi des faits. Ainsi une étude menée par des chercheurs du Massachusetts Institute of Technology (MIT) a-t-elle révélé que les fausses informations sont partagées sur Twitter 70% plus souvent que les nouvelles exactes et qu’elles s’y répandent six fois plus rapidement. Surtout, l’équipe du MIT a montré que les robots relaient de manière équilibrée désinformations et faits avérés, ce qui induit que ce sont les êtres humains qui donnent le plus grand écho aux “fake news”. Dans ce contexte, il est moins étonnant que jamais que l’anagramme de “la vérité” soit “relative”.

Récemment, dans son livre On Tyranny: Twenty Lessons From The Twentieth Century9, l’historien américain Timothy Snyder traduisait ce danger en termes politiques : “Abandonner les faits revient à abandonner la vérité. Si rien n’est vrai, personne ne peut critiquer le pouvoir car les éléments pour ce faire font défaut. La post-vérité est le pré-fascisme“. En effet, la révolution numérique contribue à atteindre l’objectif du totalitarisme défini par George Orwell : détruire notre “base d’accord commune10. Désormais, l’accès et le maintien au pouvoir de régimes antidémocratiques peuvent être réalisés pacifiquement dans le cadre d’un prétendu respect des institutions en place11 et non plus violemment comme ce fut le cas au cours du siècle dernier : c’est une autre démocratisation, celle de l’autoritarisme, engendrée par cette révolution.

Plus que jamais, il faut donc méditer la sentence du philosophe et linguiste américain Noam Chomsky : “La propagande est aux démocraties ce que la violence est aux dictatures“. Cette évolution nous rappelle que la démocratie libérale ne repose pas uniquement sur la souveraineté populaire. Elle est à la fois un régime institutionnel et un art de vivre civique. Celui-ci dépend de principes ayant trait à l’identité, aux valeurs et au dessein du peuple concerné. Benjamin Constant et Alexis de Tocqueville nous ont d’ailleurs enseigné que la démocratie peut conduire à la tyrannie de la majorité si elle se limite à la souveraineté du peuple.

C’est le péril auquel, par exemple, les Etats-Unis sont confrontés aujourd’hui.

1 1781.

2 Quant à la foi, il s’agit d’une conviction invérifiable objectivement mais dont le caractère subjectif suffit au croyant qui ne prétend pas en faire un savoir. C’est ce qui la distingue de la persuasion.

3 1951.

4 Qu’il s’agisse d’un Etat comme en Corée du Nord aujourd’hui ou de plusieurs comme dans le cas du bloc soviétique lors de la Guerre froide.

5 Joseph Goebbels était le maître d’œuvre de la propagande nazie, Andreï Jdanov celui de la propagande stalinienne et Chen Boda leur équivalent dans la structure de pouvoir maoïste.

6 Même si cette expression ne se trouve dans aucun de ses écrits, elle lui est attribuée.

7 La capacité pour tout un chacun de produire et diffuser des contenus à coût zéro sur le web social et de toucher par ce biais une audience illimitée. Ces contenus vont des plus anodins – un commentaire d’une information relayée sur un réseau social – aux plus conséquents – une vidéo témoignant d’un événement d’actualité.

8 Les médias sociaux n’effectuent pas le travail de médiation journalistique (sélection, vérification, hiérarchisation, explication…).

9 2017.

10 Looking Back on the Spanish War, 1943.

11 Steven Levitsky et Daniel Ziblatt, How Democracy Dies, 2018.

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