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Toute vérité n'est que perception

Le journalisme et la Société du mensonge

Comme le montre jusqu’à l’absurde l’exemple de Donald Trump1, le mensonge se métastase désormais dans les Sociétés démocratiques à un degré qu’on aurait pu croire – et espérer – limité aux régimes autoritaires et totalitaires.

Le paradoxe est que les médias sont plus ouverts et libres que jamais, ce qui devrait, en théorie, assurer une prévalence irréfragable de la vérité.

Or, si les plates-formes numériques favorisent l’expression indépendante de toute opinion, elles permettent également la formation, sans restriction d’aucune sorte, de communautés dont les membres peuvent être aussi éloignés géographiquement qu’ils sont proches idéologiquement.

Ainsi, alors que, jusqu’à présent, les médias étaient globalement créateurs de consensus, sont-ils devenus, avec l’explosion du web social, générateurs de collapsus.

Comme je l’écrivais sur Superception il y a quatre ans et demi déjà,

La démocratie, ‘pouvoir du peuple par le peuple et pour le peuple’, est par essence le régime politique au sein duquel l’intérêt général prévaut le plus. Cette prévalence a longtemps été servie par le rôle des médias dans l’information, l’éducation et la libre expression des citoyens.

Ce n’est pas un hasard si le développement de la démocratie et l’essor d’une presse libre sont concomitants dans tous les pays à travers l’histoire humaine. Le rôle de la presse comme auxiliaire de la démocratie fut d’ailleurs reconnu par le premier amendement de la Constitution américaine qui énonça notamment que ‘le Congrès ne passera aucune loi portant atteinte à la liberté d’expression ou de la presse’.

Mais, de nos jours, l’explosion des médias numériques (chaînes de télévision et sites Internet principalement) remet en cause cet équilibre vertueux. L’une des conséquences majeures de la numérisation, en effet, est la fragmentation à l’infini des médias. Encore plus sur le web que dans l’univers télévisuel, on peut désormais créer un média à coût presque nul et toucher un public extrêmement large. Le numérique a démocratisé la production et la diffusion de contenus, hier réservées à quelques grands médias, aujourd’hui à la portée de tous.

La conséquence est que chaque citoyen peut s’informer exclusivement via des médias relayant fidèlement ses idées sans jamais être exposé à des pensées différentes. Cela était impossible lorsque nous étions informés par quelques chaînes de télévision et grands médias écrits qui nous obligeaient à prendre connaissance de points de vue contraires avec un minimum d’objectivité. […]

Naturellement, comme le repli sur soi encourage la radicalisation, chaque camp politique et médiatique en rajoute dans l’extrémisme verbal et l’isolationnisme conceptuel. […] Alors que l’intérêt général doit être supérieur à la somme des intérêts particuliers, nous pourrions vivre à terme, si cette tendance continue de s’affirmer, dans des sociétés où les intérêts particuliers seraient supérieurs à l’intérêt général. La majorité de l’électorat, elle, se voit prise en otage de part et d’autre“.

(CC) laetitiablabla

(CC) laetitiablabla

Les dirigeants politiques peuvent donc mentir ouvertement en s’appuyant sur le soutien indéfectible de leurs partisans (dans le double sens du terme) numériques.

Dans ce nouveau contexte, les journalistes semblent pris, plus ou moins consciemment, au piège : leur rôle comme arbitres des élégances intellectuelles est nié par un web social excessivement polarisé et leur crainte d’une perte d’audience les conduit à renoncer à toute influence réelle.

Or, si les médias sont plus rentables lorsqu’ils s’adressent aux émotions des citoyens, ils sont plus profitables lorsqu’ils font appel à leur raison. Pour paraphraser Laurent Fabius2, entre la rentabilité et la profitabilité, il y a le journalisme. C’est son honneur de trouver une voie, de plus en plus étroite, entre la cupidité, indispensable à sa survie, et la responsabilité, indispensable à la nôtre.

Cette évolution exacerbe la spécificité consubstantielle au journalisme. Son rôle décisif dans toute démocratie l’apparente à une mission de service public mais il ne peut pas être assumé par des acteurs publics car il court alors le risque d’être instrumentalisé à des fins tactiques par le pouvoir en place3.

De tout temps, le journalisme utile a été financé par le journalisme futile, les rubriques économiques, politiques et internationales subventionnées par l’attrait publicitaire des sections dédiées au sport, au divertissement, à la mode… Cette pratique n’est pas née avec BuzzFeed.

La vraie révolution ne réside pas non plus dans le journalisme citoyen – un auxiliaire du journalisme classique qui n’en modifie pas fondamentalement le paradigme – mais dans ce que j’appelle l’éditorialisation citoyenne.

Quand chacun peut énoncer sur le web social – et par ricochet dans les médias traditionnels – une vérité sans le moindre rapport avec les faits, la réalité devient une notion secondaire, quasi imaginaire au sens où elle relève davantage des fantasmes des citoyens que de la certitude des faits.

Le grand sociologue et sénateur américain Daniel Patrick Moynihan a écrit que

Tout le monde a le droit à ses propres opinions mais pas à ses propres faits”.

Avec le web social, tout le monde a le droit à ses propres opinions et celles-ci ont valeur de fait. Tout le monde a donc le droit à ses propres faits.

Le meilleur exemple de cet avilissement est la rhétorique employée par Donald Trump à propos de son affirmation extravagante que des milliers de musulmans auraient fêté dans le New Jersey (Etat voisin de la ville de New York) l’effondrement des tours du World Trade Center le 11 septembre 2001.

Il n’existe aucune image ni aucun témoignage sérieux attestant de cette affirmation, ce qui n’empêche pas le milliardaire de la répéter à l’envi. Il utilise un argument massue pour contrer les journalistes qui tentent de lui faire entendre raison : “j’ai reçu des centaines de messages sur Twitter me disant que j’ai raison4.

Ainsi la mécanique qui se développe sur le web social fait-elle du peuple le complaisant instrument de sa propre tromperie. Paradoxalement, le suffrage universel se meurt peut-être d’un excès de démocratie médiatique.

C’est pourquoi la responsabilité des journalistes est plus grande que jamais et leur recherche d’une neutralité préservant toutes les catégories de leurs audiences un renoncement éthique que la démocratie ne peut plus se permettre.

1 Ne regardons pas les Etats-Unis de trop haut car nous ne sommes pas très éloignés d’eux sur les plans médiatique et politique.

2 “Entre le plan et le marché, il y a le socialisme“, clama-t-il lors du Congrès de Metz du PS (1979), répondant aux orateurs qui prônaient les primautés respectives du plan et du marché. Ce fut une façon pour lui de repositionner François Mitterrand à l’épicentre du Congrès dont l’issue préfigurerait la principale candidature de gauche à l’élection présidentielle de 1981.

3 Les dérives du service public français de l’information, sous tous les gouvernements, nous fournissent une illustration éclairante de ce risque.

4 Il met ensuite au défi les journalistes de lui démontrer que son assertion est fausse, sachant qu’il est impossible de prouver un fait négatif.

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