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Communication.Management.Marketing

Toute vérité n'est que perception

Intelligence artificielle générative : saisir la bulle au bond

Le moment de vérité approche.

Il se trouve que j’ai vécu la constitution puis l’éclatement de la bulle des dot.com de l’intérieur : je dirigeais la communication d’Alcatel Optics, l’activité mondiale de réseaux optiques d’Alcatel, qui était alors le leader des autoroutes de l’information1, l’infrastructure physique du nouvel univers numérique.

Je me souviens comme si c’était hier des comités exécutifs successifs d’Alcatel Optics au cours desquels nous traitions des faillites en série de nos clients à travers la planète. S’ensuivit une interminable communication de crise interne et externe, relative à la fermeture ou la cession de dix-sept de nos sites et la suppression de 16 000 postes (hors équipes des sites cédés) sur plusieurs continents. L’éclatement de la bulle des dot.com fut tout sauf une bleuette.

De fait, comme les secteurs des technologies et de la grande consommation, le marché des télécommunications2 fut chambardé par des startups plus audacieuses les unes que les autres, dont l’icône fut 360networks : cette entreprise canadienne ambitionnait de bâtir3 et opérer, dès le milieu de l’année 2002, un réseau optique de grande capacité reliant les cent principales villes du monde. Lors de son introduction en bourse en avril 2000, 360networks fut intronisée parmi les stars d’un secteur qui comptait pourtant des mastodontes établis de très longue date. Quinze mois plus tard4, elle déposait son bilan. Pour autant, sans les investissements démesurés réalisés afin de constituer le réseau physique d’Internet, nous ne bénéficierions pas de l’expérience en ligne que nous connaissons aujourd’hui5.

Image créée avec ChatGPT-5 et Midjourney 7 – (CC) Christophe Lachnitt

C’est cette expérience personnelle qui m’a permis de souligner, depuis longtemps déjà, sur Superception que nous sommes encalminés dans une nouvelle bulle, cette fois alimentée par les développements de l’intelligence artificielle générative.

Celle-ci présente nombre d’éléments communs avec celle-là, au premier rang desquels l’“exubérance irrationnelle“, pour reprendre les termes d’Alan Greenspan, qui présidait la Réserve fédérale lors de la révolution numérique, des valorisations accordées aux startups. Aujourd’hui, cette exubérance concerne autant des entreprises, telles qu’OpenAI, qui engrangent des revenus, que celles, comme Safe Superintelligence (Ilya Sutskever) ou Thinking Machines Lab (Mira Murati), qui n’ont ni offre de produits/services ni clients. Cela n’empêche pas la susnommée Mira Murati d’être milliardaire sur le papier.

L’évolution de l’indice Nasdaq Composite rend compte de ce parallélisme entre les deux bulles : il a gagné 106% depuis son plus bas niveau de décembre 2022 (ChatGPT fut lancé le 30 novembre 2022), soit presque autant que les 111% enregistrés sur la même période à partir de 1995 (voir le graphe reproduit ci-dessous). Quant au S&P 500, désormais grandement influencé par des valeurs technologiques, il se négocie à 24 fois les profits anticipés sur douze mois, un premium qui n’a été enregistré que dans 0,8% des cas depuis 2010.

(CC) DataTrek Research

La valorisation colossale de Nvidia, qui fut la première entreprise à franchir, le 10 juillet dernier, le seuil des 4 000 milliards (ou 4 trillions) de dollars de capitalisation, ne me paraît pas un facteur de réassurance déterminant : elle est en effet consubstantielle à la bulle actuelle, ses systèmes étant au cœur des investissements dans les infrastructures. Partant, elle ne démontre nullement la valeur ajoutée et la rentabilité des applications d’intelligence artificielle générative. Prendre Nvidia comme preuve de la salubrité financière de ce secteur reviendrait à considérer que l’écoulement en grand nombre de robots industriels auprès d’un constructeur automobile garantirait la vente rentable des voitures de ce dernier aux consommateurs.

Le deuxième point commun marquant entre bulle des dot.com et bulle de l’intelligence artificielle a trait à l’approche commune des marchés afférents : plus les entreprises y réalisent de pertes, plus elles semblent promises à un brillant avenir aux yeux des investisseurs, leur appauvrissement procédant censément du financement de leur inextinguible croissance. OpenAI est, de nouveau, l’exemple le plus topique de cette hallucination – sans jeu de mots – collective.

Les deux différences les plus notables entre la présente bulle et celle de la fin des années 1990 tiennent au très faible nombre actuel d’introductions en bourse (IPO), lequel est multifactoriel, et à l’échelle financière de la guerre des talents, les virtuoses de l’intelligence artificielle générative étant enjôlés avec des contrats dignes de ceux des stars du sport professionnel.

Image créée avec ChatGPT-5 et Midjourney 7 – (CC) Christophe Lachnitt

Le livre de référence sur les bulles financières est Technological Revolutions and Financial Capital de l’économiste vénézuélo-britannique Carlota Perez. En 2002, peu après l’éclatement de la bulle des dot.com, elle y prédisait l’âge d’or d’Internet, alors que beaucoup d’observateurs dépréciaient son potentiel. Elle fondait cette prédiction sur une théorie centrée sur l’observation selon laquelle presque toutes les grandes transformations – révolution industrielle (1771), vapeur et chemins de fer (1829), acier, électricité et ingénierie (1875), pétrole, automobile et production de masse (1908), information, informatique et télécommunications (1971) – avaient été accompagnées d’une bulle financière.

Elle identifie quatre phases dans chacun de ces cycles d’innovation d’une cinquantaine d’années :

  • Une période d’investissement structurant dans des nouvelles technologies.
  • Une frénésie spéculative qui voit les investisseurs viser des rendements toujours plus élevés dans un marché très mouvant qui commence à se consolider.
  • Un éclatement de cette bulle spéculative qui suscite une consolidation plus soutenue et une correction du marché – y compris à travers la réglementation de ses excès –, suivies d’un âge d’or d’intégration des nouvelles technologies au cœur de la Société.
  • Une émergence, une fois la maturité des technologies atteinte, d’une nouvelle révolution financée par les investisseurs, laquelle enclenche la reproduction du cycle.

Les entreprises qui survivent à la phase de consolidation et correction du marché disposent de modèles d’affaires pertinents qui assurent leur avenir sans qu’elles aient recours à des tours de financement extravagants.

Image créée avec ChatGPT-5 et Midjourney 7 – (CC) Christophe Lachnitt

La valeur ajoutée déterminante de chaque bulle est de financer le surinvestissement dans la mise en place des infrastructures rendues nécessaires par l’avènement de nouvelles technologies. De fait, ces systèmes ne peuvent être rentables avant qu’un nombre suffisant de clients les utilisent : la bulle offre aux investisseurs la perspective de gains en capital susceptibles de compenser temporairement l’absence de profits opérationnels et de dividendes. C’est ainsi que la bulle Internet des dot.com donna naissance aux réseaux de télécommunications qui n’ont cessé de démontrer leur utilité depuis le début des années 2000 (cf. supra).

Grâce à cette bulle, la révolution numérique engendra une période d’innovation sans précédent. Les ingénieurs d’Intel calculèrent ainsi ce que la cadence de progrès du secteur des micro-processeurs aurait produit si elle avait été appliquée à l’industrie automobile : en 2015, une Volkswagen Coccinelle aurait été commercialisée au prix de quatre centimes, aurait été capable de rouler à 483 000 kilomètres par heure et aurait pu parcourir 708 000 kilomètres avec un litre d’essence6.

Cette année, les seuls Amazon, Google, Meta et Microsoft devraient investir plus de 340 milliards de dollars dans l’intelligence artificielle. Les banques et les sociétés de capital-investissement se tirent la bourre pour financer ces projets. Incidemment, comme l’a noté Ben Evans, environ la moitié de ces investissements sont financés par des revenus publicitaires7.

Si l’on élargit la focale chronologique à partir d’analyses de Morgan Stanley, on constate que les champions de l’intelligence artificielle devraient dépenser 2 900 milliards (ou 2,9 trillions) de dollars dans la construction de centres de données d’ici 2029. Ils devraient assumer 1 400 milliards de cette somme, ce qui laisse un financement de 1 500 milliards de dollars à la charge d’autres acteurs.

Pourtant, le niveau de bruit sur les effets déceptifs de l’intelligence artificielle générative, surtout rapportés à l’ampleur de ces investissements, n’a cessé d’augmenter ces dernières semaines.

Image créée avec ChatGPT-5 et Midjourney 7 – (CC) Christophe Lachnitt

S&P Global Market Intelligence a constaté que 42% des entreprises américaines et européennes qu’elle a interrogées ont abandonné la majorité de leurs initiatives en matière d’intelligence artificielle, contre 17% l’année précédente. De son côté, McKinsey a relaté que, si près de huit entreprises sur dix déclarent utiliser l’intelligence artificielle générative, elles ne lui voient aucun impact sur leurs profits. Last but not least, The Massachussetts Institute of Technology (MIT) indique que “seuls 5% des projets pilote intégrant l’intelligence artificielle produisent des millions de dollars de valeur ajoutée, alors que la grande majorité sont bloqués, sans impact mesurable sur le compte de résultat“.

Sam Altman, en manipulateur aguerri, ne s’y est d’ailleurs pas trompé, reconnaissant il y a quelques jours, lors d’un dîner avec des journalistes, que le secteur de l’intelligence artificielle était bien caractérisé par une bulle. Cet aveu est d’autant plus significatif qu’il émane de LA personne au monde qui a le plus nourri cette bulle par ses surenchères médiatiques incessantes (hype) sur le potentiel de cette technologie et par les performances des services d’OpenAI. Il est encore plus révélateur par son timing : il intervient dans la foulée du lancement de GPT-5, censé représenter un progrès majeur par rapport à GPT-4 (sans quoi, il aurait pu être dénommé GPT-4.6), mais qui déçut fortement tous les observateurs.

Parallèlement, le co-fondateur et dirigeant d’OpenAI a pris implicitement ses distances avec ses précédentes déclarations sur l’imminence de l’intelligence artificielle générale, affirmant désormais qu’on ne sait même pas comment définir ce seuil technologique (ce qui est vrai mais qu’il ne mentionnait pas quand il insistait sur sa prochaine concrétisation).

Rassurez-vous cependant : Sam Altman annonça lors des mêmes agapes qu’il compte qu’OpenAI investisse des milliers de milliards (ou trillions) de dollars dans des infrastructures dédiées à l’intelligence artificielle générative. Sa sortie sur la bulle semble donc avoir eu pour objectif de décrédibiliser ses concurrents, et de donner le coup d’envoi de la phase de sélection naturelle et de consolidation, plutôt que de reconnaître une erreur de jugement.

Quoi qu’il advienne pour ses utilisateurs corporate, l’opportunité de l’intelligence artificielle générative s’est au moins concrétisée pour une catégorie de ses protagonistes : les entrepreneurs et certains de leurs collaborateurs.

En effet, nous assistons à la plus grande phase de création de fortunes individuelles de l’Histoire. On compte aujourd’hui 498 “licornes” de l’intelligence artificielle, d’une valeur cumulée de 2 700 milliards (ou 2,7 trillions) de dollars, dont 100 ont été fondées depuis 2023. Si toutes les levées de fonds en cours se matérialisent, ce sont 29 fondateurs de startups qui se partageront cette année un pactole total de 71 milliards de dollars. C’est du jamais vu.

Image créée avec ChatGPT-5 et Midjourney 7 – (CC) Christophe Lachnitt

Dernier exemple en date, des collaborateurs passés et actuels d’OpenAI se prépareraient à vendre environ 6 milliards de dollars d’actions de l’Entreprise, qui n’est pas cotée, pour une valorisation de 500 milliards de dollars, à un groupe d’investisseurs menés par SoftBank et Thrive Capital. Cette valorisation placerait OpenAI parmi les vingt plus grandes entreprises cotées au monde en termes de capitalisation. Rappelons que ses pertes sont abyssales. Et, tout récemment, Leopold Aschenbrenner, un ex-chercheur d’OpenAI âgé de 23 ans, a levé plus de 1,5 milliard de dollars pour son fonds spéculatif Situational Awareness, bien qu’il n’ait aucune expérience professionnelle en matière d’investissement et qu’il ait été licencié par Sam Altman après avoir été accusé d’avoir divulgué des informations sensibles.

On peut espérer, voire penser, que les surinvestissements actuels dans les infrastructures d’intelligence artificielle se révèleront aussi utiles, dans les prochaines décennies, que ceux dans la révolution numérique l’ont été ces vingt dernières années.

Il reste à déterminer quelles seront les entreprises qui sortiront gagnantes de la phase de consolidation et correction du marché. A cet égard, on peut s’attendre, comme avec la révolution numérique, à des surprises sur le temps long parmi les acteurs qui sauront saisir la bulle au bond.

1 Il convient de noter que, aujourd’hui, Meta possède une partie importante des câbles sous-marins qui constituent le réseau optique mondial sans lequel le numérique ne pourrait pas fonctionner.

2 Le secteur des télécommunications connut sa propre bulle qui fut une sous-catégorie de la bulle des dot.com.

3 En mettant en place ses propres fibres et en échangeant des capacités avec d’autres opérateurs.

4 En juin 2001.

5 Dans le domaine des télécommunications, le bilan de la bulle Internet est très favorable : le surinvestissement consenti dans les années 1990 pour mettre en place des réseaux optiques terrestres et sous-marins permit de disposer ensuite d’une infrastructure internationale propice au développement à un prix raisonnable des communications à large bande. Et pourtant, ses performances doivent encore être améliorées, en particulier pour réduire la latence qui empêche plusieurs applications d’avenir de fournir leur meilleur.

6 Anecdote narrée par Brian Krzanich, alors PDG d’Intel, lors de l’événement célébrant le cinquantième anniversaire de la loi de Moore, projection empirique selon laquelle le nombre de transistors intégrés sur un microprocesseur, et donc sa puissance de calcul, double tous les deux ans.

7 Si l’on considère des grosses masses, le marché mondial de la publicité représente environ 1 000 milliards (ou un trillion) de dollars, dont Alphabet détient 20-25%, et Meta et Amazon un autre quart.

Superception est un média consacré aux enjeux de perception à travers la communication, le management et le marketing dans le contexte de l'intelligence artificielle. Il comprend un blog, une newsletter et un podcast. Il a été créé et est édité par Christophe Lachnitt.

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