14 septembre 2025 | Blog, Blog 2025, Communication | Par Christophe Lachnitt
Non, Charlie Kirk n’est pas un martyr de la liberté d’expression comparable à Charlie Hebdo
L’assassinat du jeune influenceur américain d’ultra-droite est un drame humain. Mais ce n’est pas une raison pour commettre un contresens politique à son sujet.
Mes incursions dans la politique internationale procèdent de ma passion pour ces sujets qui, pour reprendre une formule célèbre, ne me sont pas totalement étrangers, ayant conseillé il y a quelques décennies un futur Président de la République française pendant plusieurs années à leur propos. Loin de constituer un argument d’autorité, cette expérience motive simplement les digressions sur la géopolitique que je me permets dans ce blog, bien qu’il ne lui soit pas consacré. – Christophe Lachnitt
Je ne peux pas dire, fort malheureusement, que je sois étonné par le développement de la violence politique aux Etats-Unis, étant donné que je le prédis sur ce blog depuis un temps certain déjà à partir de l’analyse que je fais de l’évolution politique du pays.
Outre ses manifestations les plus dramatiques, cette violence se propage à tous les niveaux de la vie civique. Ainsi l’Amérique a-t-elle connu en 2024 plus de 600 incidents (menaces, harcèlements…) à l’encontre d’élus locaux, soit une augmentation de 74% par rapport à 2022.
La gauche américaine est-elle vraiment plus violente que la droite ?
Avant même que le cadavre de Charlie Kirk eut refroidi et que son assassin eut été capturé, Donald Trump s’adressa à l’Amérique pour désigner un coupable : la gauche américaine, accusée de vouloir faire taire, jusqu’au meurtre, ses adversaires politiques. Il appela donc son camp à la vengeance et non l’Amérique à la réconciliation.
Peu importe, comme d’habitude avec le Président actuel, que les faits ne concordent pas avec ses diatribes : comme le dit un aphorisme outre-Atlantique, “il ne faut jamais gâcher une bonne crise” (“never let a good crisis go to waste”).
En réalité, pourtant, c’est bien Donald Trump qui utilise, voire excède, ses pouvoirs présidentiels pour museler ses opposants, dans les institutions fédérales et locales, au premier rang desquelles la justice et l’armée, dans les médias, dans les universités et partout ailleurs où ils pourraient se loger, à coups de purge, de procès, de perversion du processus réglementaire, de raid du FBI et d’intimidation.
De surcroît, la partie gauche de l’échiquier politique a davantage été victime de violences qu’elle n’en a commis, qu’il s’agisse (liste non exhaustive) du meurtre de l’élue du Minnesota Melissa Hortman et de son mari, de l’attaque au marteau de l’époux de Nancy Pelosi, alors âgé de 82 ans, de la tentative d’assassinat du gouverneur de Pennsylvanie Josh Shapiro, ou de la tentative d’enlèvement de la gouverneure du Michigan Gretchen Whitmer, autant de méfaits commis par des supporters de Donald Trump. Incidemment, notons que Charlie Kirk avait invité ses partisans à payer la caution de l’agresseur de Paul Pelosi afin qu’il fût libéré de prison en leur disant que ceux qui agiraient de la sorte seraient des héros.
Et, naturellement, l’acmé de la violence politique, aux Etats-Unis, ces dernières années, fut l’attaque du Capitole, le 6 janvier 2021, lancée par Donald Trump pour essayer de conquérir par la force physique l’élection présidentielle qu’il n’avait pas su gagner par la force de conviction. Cette attaque fit 174 blessés parmi les forces de l’ordre et cinq morts.
Toutes ces violences contre les démocrates et, pis, contre la démocratie, furent encouragées a priori et/ou célébrées a posteriori par Donald Trump.
Ce rappel ne signifie pas que les conservateurs n’aient pas été eux aussi victimes d’actes de violence, comme le montrent la double tentative d’assassinat de Donald Trump et le meurtre de Charlie Kirk. Il indique juste que le manichéisme opportuniste du Président est une nouvelle fois déplacé. Ce dernier reconnut d’ailleurs lui-même, sur Fox News, qu’il ne s’intéresse qu’au danger représenté par les extrémistes de gauche et se moque comme d’une guigne de celui posé par les extrémistes de droite.
C’est un groupe auquel il faut bien affilier Charlie Kirk.

Charlie Kirk est-il vraiment la réincarnation de Martin Luther King Jr. ?
Depuis mercredi, on a l’impression, à lire et écouter les médias américains (et au-delà), que c’est la réincarnation de Martin Luther King Jr. qui a été abattue.
Cette canonisation posthume, qu’il qualifierait certainement de wokiste, doit d’ailleurs faire faire des sauts périlleux à Charlie Kirk dans son cercueil, lui qui considérait que l’adoption de la loi sur les droits civiques de 1964, l’un des principaux textes ayant conféré des droits égaux aux minorités américaines, avait été une “énorme erreur“ et qu’elle était devenue une “arme anti-blancs“. Il reprochait vertement à Martin Luther King Jr. d’être à l’origine de cette loi et qualifiait le révérend de personne “horrible“. Toujours à propos des lois sur les droits des minorités, il professait également que “le ‘mythe MLK’ maintient l’Amérique enchaînée à des lois destructrices des années 1960 qui ont remplacé la Constitution américaine originale“.
Son racisme à l’égard des afro-américains s’est exprimé à maintes autres reprises, notamment lorsqu’il accusa la juge à la Cour suprême Ketanji Brown Jackson de n’y avoir été nommée qu’”en raison d’impératifs de diversité” parce qu’”elle est une femme noire”, lorsqu’il expliqua que “si je vois un pilote d’avion noir, je vais me dire : ‘j’espère qu’il est qualifié‘“, lorsqu’il déclara que “si nous avions dit que Joy Reid, Michelle Obama, Sheila Jackson Lee et Ketanji Brown Jackson avaient été choisies dans le cadre de la discrimination positive, on nous aurait traités de racistes. Maintenant, elles se manifestent et le disent à notre place. Vous n’avez pas la capacité intellectuelle nécessaire pour être prises au sérieux autrement. Vous avez dû voler la place d’une personne blanche pour être prises un tant soit peu au sérieux“, et lorsqu’il qualifia George Floyd de “salaud“ qui ne méritait pas qu’on s’intéressât à lui.
Mais ce ne sont pas | les seules vues de Charlie Kirk qui en font un personnage très éloigné de celui qu’on nous vante depuis son assassinat.
Bien qu’il fût un vigoureux défenseur d’Israël, ses opinions sur les juifs américains étaient fort peu amènes, reprenant même certains classiques antisémites tels que la notion de | marxisme culturel : “Les donateurs juifs ont beaucoup d’explications à fournir. Beaucoup de choses à démêler. Ils ont été le principal mécanisme de financement de politiques, d’institutions culturelles et d’ONG radicales, néolibérales, quasi-marxistes et favorables à l’ouverture des frontières. C’est une bête créée par les juifs laïques. Et maintenant, elle s’en prend aux juifs, qui se demandent : ‘Mais que s’est-il passé ?‘. Et cela ne concerne pas seulement les universités. Cela concerne les organisations à but non lucratif, le cinéma, Hollywood, tout”. Il fut d’ailleurs souvent accusé d’antisémitisme, y compris par des conservateurs.
Ses tirades n’étaient pas plus douces à l’égard de l’islam, religion au sujet de laquelle il asséna : “L’islam repose sur des valeurs de conquête. Ils cherchent à s’emparer de terres et de territoires, et l’Europe est désormais un continent conquis”. Il compara aussi Zohran Mamdan, le vainqueur de la primaire démocrate pour la mairie de New York, aux attaques terroristes du 11 septembre 2001 sur la ville (cf. infra).
Les homosexuels ne bénéficiaient pas d’une plus grande mansuétude de sa part, lui qui avait, de manière tristement célèbre, souligné dans l’un de ses épisodes de podcast, que “la loi parfaite de Dieu eu égard aux sujets sexuels” préconisait de lapider les homosexuels à mort.
Joe Bien faisait aussi l’objet de sa répudiation : il affirma par exemple en juillet 2023 que le Président devrait être “emprisonné et/ou exécuté pour ses crimes contre l’Amérique“.
Last but not least, la conviction certainement la plus tragiquement ironique, désormais, de Charlie Kirk, est son affirmation selon laquelle “cela vaut la peine d’accepter, malheureusement, plusieurs décès par arme à feu chaque année afin de pouvoir bénéficier du Deuxième amendement* qui protège nos autres droits fondamentaux. C’est un compromis prudent. C’est rationnel”. (* qui garantit notamment à tout citoyen américain le droit de détenir des armes)
Malheureusement, comme son propre destin l’a montré, ce ne sont pas seulement “plusieurs décès” que l’Amérique déplore en raison de son goût pour les armes à feu : en 2023, près de 46 728 personnes, soit une personne toutes les onze minutes, sont mortes par arme à feu, dont 38% lors d’homicides et 58% de suicides.
Charlie Kirk était-il vraiment un apôtre de la liberté d’expression comparable à Charlie Hebdo ?
Certains, parmi lesquels des figures du mouvement conservateur, ont comparé Charlie Kirk à Charlie Hebdo. Cela en dit davantage sur eux que sur Charlie Kirk ou Charlie Hebdo (auquel j’avais consacré cet article après l’attentat contre ses membres).
Certes, Charlie Kirk aimait les débats et possédait le rare talent de rendre l’extrémisme trumpiste sympathique.
Mais, en premier lieu, il est très rare d’être à la fois extrémiste et défenseur de la liberté d’expression. Et, outre que ses convictions étaient à l’opposé de celles de Charlie Hebdo dans les domaines religieux, politique et sociétal, il convient de s’interroger sur son credo en matière de liberté d’expression. En effet, il est unanimement présenté, depuis son décès, comme un héraut (jusqu’à sa mort) et un héros (depuis son décès) de cette cause.
Or c’est pour le moins une exagération considérable.
Si sa communication, axée autour du slogan “Prove me wrong” (“démontrez-moi que j’ai tort”) et nombre d’autres déclarations reprises à l’envi depuis sa disparition donnaient l’impression qu’il promouvait la liberté d’expression, ses actes allaient à l’encontre de celle-ci.
Un échange sur X en rend parfaitement compte :

Comment, en effet, est-il possible de débattre “sur le fond” avec un individu qui assimile un candidat démocrate à la mairie de New York aux terroristes d’Al-Qaïda uniquement parce qu’il est musulman, et qui fonde l’essentiel de ses convictions sur l’exclusion, voire la condamnation à mort, de ceux qui ne lui ressemblent pas (cf. supra) ?
En outre, Charlie Kirk avait, entre autres, mis en place, dans le cadre de son organisation Turning Point USA, une “liste de surveillance des professeurs” dans laquelle les étudiants étaient invités à répertorier les professeurs ayant des opinions de gauche, dont beaucoup furent victimes d’actes d’intimidation. On ne peut pas dire que ce fût l’initiative d’un promoteur de la liberté d’expression.
En hommage à la liberté d’expression tant chérie par Charlie Kirk, la chaîne de télévision MSNBC (orientée à gauche) licencia son commentateur politique conservateur Matthew Dowd en raison d’un commentaire, jugé inconvenant, qu’il fit à l’antenne lors de l’annonce du décès du jeune activiste.
Décidément, n’est pas Charlie qui veut.
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