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Procès Elon Musk v. OpenAI : le scénario qu’aucune intelligence artificielle n’aurait pu écrire

Le procès entre Elon Musk et OpenAI, qui s’est ouvert le 28 avril à Oakland dans un tribunal fédéral de Californie, a deux dimensions.

Il représente certes l’acmé du conflit personnel entre Elon Musk et Sam Altman. Mais il a également trait à une question de fond : OpenAI a-t-elle trahi sa mission fondatrice de structure à but non lucratif agissant pour le bénéfice de l’Humanité ? Le problème, comme nous le verrons dans cet article, est que le conflit d’égos vicie la question de fond.

Quand OpenAI fut créée en décembre 2015, elle se présenta comme une entreprise de recherche en intelligence artificielle à but non lucratif, dont l’objectif était de faire progresser l’intelligence numérique “de la manière la plus susceptible de bénéficier l’Humanité dans son ensemble”, sans être contrainte par l’obligation de générer un rendement financier. Plus tard, la charte d’OpenAI confirmerait cet objectif en posant que “notre première responsabilité fiduciaire est à l’égard de l’Humanité”.

C’est sur ces principes fondateurs qu’Elon Musk s’appuie aujourd’hui pour plaider sa cause. Dans sa version de l’histoire d’OpenAI, Sam Altman, Greg Brockman1 et lui co-fondèrent OpenAI autour d’une promesse : concevoir une intelligence artificielle de pointe dans une logique non lucrative privilégiant l’intérêt général. Dans la plainte fédérale qu’il déposa en août 2024, Elon Musk explique que Sam Altman et Greg Brockman l’ont “courtisé” et “trompé” en lui présentant OpenAI comme un contrepoids non lucratif et open source aux géants de la Silicon Valley, au premier rang desquels Google DeepMind.

Dès lors, les dirigeants d’OpenAI obtinrent de sa part, en vertu d’une mission altruiste, un apport financier (à hauteur de 38 millions de dollars), ainsi que son aide en matière de stratégie, de partenariats et de recrutement. Puis ils firent basculer l’Entreprise vers une structure intégrant une logique commerciale. Elon Musk vise également différents soutiens d’OpenAI dans sa plainte, dont Microsoft.

Sam Altman et Greg Brockman contestent évidemment cette recension de l’histoire. Ils affirment qu’Elon Musk connaissait depuis longtemps les discussions qu’ils eurent sur la nécessité de mettre en place une structure à but lucratif pour lever les montants requis par le développement d’une intelligence artificielle de haut niveau. Elon Musk aurait même | participé à ces réflexions avant de s’en extraire lorsqu’il réalisa qu’il n’obtiendrait pas la majorité du capital, le contrôle absolu et le poste de CEO de l’entité envisagée. Lors des premiers jours du procès, Elon Musk a d’ailleurs reconnu avoir eu connaissance de discussions précoces sur une conversion en structure lucrative, tout en disant avoir été rassuré par Sam Altman sur le fait qu’OpenAI resterait une organisation à but non lucratif, ce que ce dernier a publiquement et clairement affirmé.

Au final, ce qui devrait, sur le plan purement factuel, orienter fortement les débats est le journal intime de Greg Brockman dont le contenu fut au centre d’une session du procès. Il y écrit, en novembre 2017, qu’il est “favorable au fait de voler la fondation à but non lucratif à [Elon Musk] pour la convertir en entreprise certifiée B Corp2 sans lui”. Il y inscrit également ce commentaire accablant : “Le récit de [Musk] sera, à juste titre, que nous n’avons pas été honnêtes avec lui, en fin de compte, sur le fait que nous voulions toujours faire du lucratif, simplement sans lui”.

Par ailleurs, Greg Brockman dut admettre qu’il avait déjà investi, comme Sam Altman, dans la start-up de puces Cerebras lorsqu’OpenAI discuta d’une éventuelle acquisition de cette entreprise et qu’il n’avait jamais divulgué ledit investissement à Elon Musk. Ce projet d’acquisition n’aboutit pas, mais OpenAI signa un accord de partenariat avec elle, qui augmenta considérablement sa cote et, partant, la valeur des investissements de Sam Altman et Greg Brockman. Ces liens d’intérêts privés sont difficiles à concilier avec une gouvernance axée exclusivement sur le bien public.

Mieux ou pis, Greg Brockman dut également reconnaître qu’il n’avait jamais tenu sa promesse initiale de faire un don de 100 000 dollars à la fondation à but non lucratif d’OpenAI lors de sa création, mais qu’il détient désormais une participation dans l’entreprise à but lucratif d’une valeur proche de 30 milliards de dollars. Cet enrichissement répond à la question qu’il se pose dans son journal de savoir ce qu’il doit faire pour atteindre une fortune personnelle d’un milliard de dollars.

Plus globalement et dans les moindres détails, le témoignage de Greg Brockman donne du crédit aux accusations d’Elon Musk.

Elon Musk, Sam Altman et Greg Brockman au tribunal – Image créée avec ChatGPT – (CC) Christophe Lachnitt

Ces éléments de fond sont probants sur le plan du bon sens, ce qui n’induit pas qu’ils soient irréfutables sur le plan juridique : il faut donc se garder de faire un pronostic sur l’issue du procès. La prudence à cet égard s’impose d’autant plus que les évidences factuelles qui caractérisent les accusations contre Sam Altman et Greg Brockman sont entachées par celui qui les présente. Elon Musk est probablement la personne la moins pertinente pour porter le fer contre ses ennemis : son image largement dégradée par ses dérives éthiques, son intérêt dans l’affaiblissement d’un concurrent (l’issue du procès pourrait miner la gouvernance d’OpenAI et perturber son introduction en Bourse) et son conflit d’égos avec Sam Altman le rendent lui-même éminemment suspect.

Il n’a d’ailleurs pas arrangé son cas en contactant Greg Brockman deux jours avant le procès pour le sonder sur un éventuel règlement à l’amiable. Lorsque ce dernier lui proposa que les deux parties abandonnent leurs demandes respectives, il aurait réagi en lui disant que, à la fin de la semaine, Sam Altman et lui seraient “les deux personnes les plus détestées en Amérique”.

L’un des aphorismes les plus célèbres de la politique américaine contemporaine est la saillie de Newt Gingrich selon laquelle “quand il y a le feu chez vous, vous ne demandez pas au pompier s’il est fidèle à son épouse”. Ce renoncement professé aux vertus morales des dirigeants politiques me semble également devoir dicter, hors révélations ultérieures dans les prochains débats du procès, l’issue de celui-ci, tellement il est aussi, voire davantage, focalisé sur l’accusateur que sur les accusés.

Il n’empêche que, sur le fond, ce litige met une nouvelle fois en lumière la propension manipulatrice sans limite des dirigeants d’OpenAI. Mais le fait qu’ils aient pu trahir la mission originale d’OpenAI ne signifie pas forcément qu’ils aient trahi Elon Musk3.

Or c’est précisément ce que le procès doit établir.

1 Greg Brockman est un autre co-fondateur d’OpenAI, dont il est aujourd’hui président (au sens américain du terme).

2 Cette certification désigne une certification d’entreprises à but lucratif revendiquant un impact positif sur la Société. Elle ne correspond donc pas à une structure à but non lucratif.

3 Le procès porte sur un préjudice allégué à l’égard d’Elon Musk et sur les conséquences juridiques de ce qu’on lui aurait promis et qui n’a pas été tenu. Il n’a pas trait à la seule question de principe de la trahison par OpenAI de sa mission fondatrice. Mais celle-ci est une pièce centrale du raisonnement d’Elon Musk, parce qu’elle lui sert à montrer ce qu’il croyait soutenir et ce en quoi la trajectoire ultérieure d’OpenAI constituerait une tromperie.

Superception est un média consacré aux enjeux de perception à travers la communication, le management et le marketing dans le contexte de l'intelligence artificielle. Il comprend un blog, une newsletter et un podcast. Il a été créé et est édité par Christophe Lachnitt.

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