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Toute vérité n'est que perception

La liberté de la presse américaine est menacée par Donald Trump… et la presse

La première conférence de presse de Donald Trump en tant que Président élu a malheureusement montré que sa stratégie du chaos médiatique fonctionne.

C’est un truisme politique que la confusion bénéficie aux régimes autoritaires : lorsque le vrai et le faux ne peuvent plus être distingués, les autocrates trompent les peuples sans risque d’être exposés.

Donald Trump n’est pas un tyranneau. Il serait d’ailleurs prématuré de porter cette accusation contre lui alors qu’il n’a pas encore accédé aux responsabilités auxquelles il a été démocratiquement élu. Mais sa stratégie médiatique ressemble dangereusement à celle d’un autocrate.

Hier soir, lors de la première conférence de presse qu’il tint en 168 jours, un intervalle qui constitue une anormalité outre-Atlantique, il insulta de nouveau un journaliste et refusa de répondre à sa question.

Cette fois-ci, il s’agit d’un représentant de CNN. Mécontent d’un scoop dévoilé par la chaîne quelques heures avant sa conférence de presse (sur lequel je reviendrai dans la seconde partie de cet article), Trump lui asséna dans sa syntaxe personnelle : “Vous êtes les fausses nouvelles“.

Le journaliste concerné, Jim Acosta, implora son souverain interlocuteur de le laisser lui poser une question : “M. le Président élu, étant donné que vous avez attaqué notre média, pouvez-vous nous donner une chance [de vous poser une question] ?“. Mais ledit Président élu ne voulut rien entendre : “Non. Pas vous. Non ! Votre média est horrible“. Puis, alors qu’Acosta continuait de plaider sa cause, Trump mit fin à leur échange en pointant le journaliste du doigt : “Ne soyez pas mal élevé. Non, je ne vous accorderai pas de question“.

Tandis que la première conférence de presse du nouveau Président élu de la plus grande démocratie du monde se révélait digne d’une monarchie bananière – pour reprendre une expression du regretté Jean-François Revel -, les autres journalistes présents dans la salle contribuèrent à l’avilissement moral ambiant en restant coi.

Alors qu’il aurait fallu que tous les journalistes auxquels Donald Trump donna ensuite la parole refusassent de poser leur question tant que leur collègue de CNN n’avait pas pu s’exprimer, ils se comportèrent comme si de rien n’était1. Non seulement, ils ne boycottèrent pas le Président élu mais en plus ils ne firent même pas preuve d’un minimum de solidarité avec leur confrère en relevant le caractère inadapté du comportement du milliardaire.

(CC) Gage Skidmore

(CC) Gage Skidmore

Ce faisant, ils envoyèrent un double signal désastreux :

L’ire du futur locataire de la Maison-Blanche contre CNN résulte de la révélation par la chaîne que quatre figures du renseignement américain (les directeurs de la CIA, du FBI et de la NSA et le directeur du renseignement national) ont alerté le Président Barack Obama et le Président élu Donald Trump sur le fait que des informations compromettantes pour ce dernier – notamment relatives à des pratiques sexuelles inaccoutumées réalisées lors d’un voyage en Russie – pourraient être en possession du pouvoir russe.

Cette hypothèse émane d’un document, dont un résumé a été inclus dans un briefing récent de chacun des deux dirigeants, qui a été rédigé par un ancien membre des services secrets britanniques réputé crédible, d’où sa prise au sérieux par l’appareil de renseignement américain. Il assure également que le Kremlin serait en possession de vidéos de Donald Trump s’adonnant à ces fantasmes sexuels atypiques et pourrait effectuer un chantage sur le supposé libertin. Last but not least, il prétend que le Président élu aurait négocié des accords avec Vladimir Poutine en matière de politique internationale.

Dans la foulée du scoop de CNN, le rapport fut mis en ligne sur Internet par BuzzFeed. Le site expliqua très clairement dès l’introduction de son article que les informations contenues dans ce texte n’avaient pas pu être vérifiées mais qu’il le publiait afin queles Américains puissent se faire leur propre opinion au sujet d’allégations sur le Président élu qui ont circulé au plus haut niveau du gouvernement américain“.

Cette publication déclencha un tollé au sein de l’équipe de Donald Trump, de CNN et d’une partie significative des médias américains. Je ne comprends pas vraiment pourquoi.

En effet, si ce document a été suffisamment pris au sérieux par les principaux dirigeants du renseignement américain pour être signalé au Président sortant et au Président élu, il est difficile de discerner pourquoi il ne peut pas être porté à la connaissance du public, alors qu’il ne contient aucun élément dont la révélation menacerait la sécurité du pays.

Certes, la mission des journalistes est de relater des informations vérifiées. Mais ce n’est pas toujours possible. Pour rester dans le cadre de la campagne présidentielle américaine, quel journaliste, par exemple, a pu s’assurer de la véracité de tous les emails de Hillary Clinton révélés par WikiLeaks avant de les publier ?

Quand une telle vérification n’est pas possible, c’est en fonction de la crédibilité de la source que les journalistes décident ou pas de publier les informations à leur disposition. En l’occurrence, le document mis en ligne par BuzzFeed circulait au sein des médias américains depuis plusieurs mois et n’avait pas été rendu public. Ce qui a changé la donne est la révélation par CNN qu’un résumé de deux pages de ce rapport avait été intégré dans un briefing préparé par les agences de renseignement américain2 pour Barack Obama et Donald Trump. Il était dès lors doté d’un très haut niveau de crédibilité, ce qui justifie à mon sens sa publication par BuzzFeed.

Donald Trump a réagi à ce sujet lors de sa conférence de presse en clamant que ce document est une manipulation et que “BuzzFeed, qui est un tas d’ordures en perdition, subira les conséquences de son acte“. Il est en cela fidèle à sa tactique d’intimidation et d’antagonisation des médias qui lui déplaisent dans son objectif d’entretenir une confusion médiatique propice à la libre circulation des mensonges qu’il profère à longueur de journée – Carl Bernstein, l’un des deux enquêteurs du Washington Post qui mirent au jour l’affaire du Watergate, le juge d’ailleurs bien pire que Richard Nixon à cet égard.

(CC) Gage Skidmore

(CC) Gage Skidmore

Il est permis de penser que c’est précisément cette tactique d’intimidation qui commence à porter ses fruits et a poussé hier plusieurs médias à se distinguer de BuzzFeed quant à la publication du document britannique. Or, sans ce rapport, il n’y aurait pas eu de scoop de CNN. Il est donc impossible de dissocier l’un et l’autre.

C’est pourquoi, il était assez piteux de voir hier soir les journalistes de CNN passer autant de temps à insister sur le fait qu’ils n’avaient pas, eux, divulgué le document secret qu’à explorer le fond du dossier, c’est-à-dire le fait qu’il soit pris au sérieux par le renseignement américain. C’est d’autant plus hypocrite de la part d’une chaîne qui a salarié pendant toute l’élection présidentielle l’ancien manager de la campagne de Donald Trump, Corey Lewandowski, lequel n’a cessé de véhiculer des fausses informations à l’antenne.

Ce débat au sein des médias d’information permit à Donald Trump d’opposer les uns aux autres et de centrer la discussion sur les journalistes plutôt que sur les allégations relatives à son comportement.

Une nouvelle fois, la confusion qu’il put créer avec l’aide des médias lui fut bénéfique. Dans le cas de son refus de répondre aux questions de CNN durant sa conférence de presse, la complicité des médias fut passive. Dans le cas du débat généré par la publication du rapport britannique par BuzzFeed, elle fut active.

Quant à Donald Trump, il suffit de rappeler qu’il fit irruption sur la scène politique américaine en se faisant le héraut d’une fausse information (le fait que Barack Obama ne serait censément pas né aux Etats-Unis) et qu’il avait appelé l’été dernier les Russes à pirater le compte email de Hillary Clinton pour réaliser que la pureté éthique dont il se drapa hier était risible.

Dans “1984“, le chef d’oeuvre de George Orwell, le Ministère de la Vérité recrée tous les documents historiques afin de les adapter aux changements de la propagande du régime. Ainsi, par exemple, lorsque ce dernier déclare la guerre à un Etat, les équipes du Ministère font-elles disparaître toute trace de son alliance avec lui.

Certes, Donald Trump ne maîtrise pas encore cette ”mutabilité du passé”. Mais il est alarmant qu’il ambitionne de la dompter à travers son entretien d’une confusion cognitive générale, ses pressions sur la presse et son contact direct avec les Américains via le web social.

Dans ce contexte, toute conciliation des médias d’information s’apparente à une capitulation.

1 En 1974, lors d’une conférence de presse tenue en pleine affaire du Watergate, Richard Nixon esquiva une question sensible de Dan Rather (question #17 dans ce transcript). Dans la foulée, Tom Brokaw, pourtant concurrent frontal de Rather à la télévision, utilisa sa propre question (#19) pour réitérer celle de son confrère.

2 Qui ne font pas preuve d’hostilité atavique à l’encontre de Trump comme l’a montré l’attitude du directeur du FBI dans l’affaire des emails de Hillary Clinton.

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