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Toute vérité n'est que perception

La grandeur de Simone Biles et la leçon de management qu’elle nous a prodiguée lors des JO de Tokyo

Le cerveau mérite la même attention que les autres organes.

Simone Biles est la plus grande gymnaste de tous les temps et l’un des plus grands champions de l’Histoire tous sports confondus.

En premier lieu, son palmarès est inégalé : en arrivant à Tokyo, elle n’avait perdu aucun concours général depuis son accession au pinnacle planétaire en 2013, une longévité hors du commun dans une discipline qui broie ses pratiquantes à un rythme extraordinairement soutenu. Cette emprise lui a notamment permis d’engranger 4 médailles d’or olympiques et 19 titres mondiaux.

Sa domination se matérialise également par la différence abyssale entre ses réalisations et celles de ses concurrentes : elle gagne ses concours avec des écarts de points précédemment inenvisageables. Elle battit ainsi, au moins de juin dernier, sa dauphine, Sunisa Lee, la championne olympique du concours général des JO de Tokyo, avec une marge de 4,7 points lors du concours général du championnat des Etats-Unis, alors que ce genre de compétitions se joue généralement à quelques dixièmes de point1. Ces écarts sont d’autant plus significatifs que la Fédération mondiale de gymnastique n’a pas fait progresser son système de notation au rythme de la révolution imposée par Simone Biles à son sport, en partie parce qu’elle ne voudrait pas encourager les autres gymnastes à prendre autant de risques que la Texane, ce qui empêche cette dernière de récolter tous les points que devraient lui rapporter ses prouesses. En outre, Simone Biles est le gymnaste, hommes et femmes confondus, possédant le plus de mouvements portant son nom (quatre), c’est-à-dire qu’elle a été la première (généralement la seule dans son cas) à les réaliser avec succès dans un championnat du monde ou des Jeux Olympiques. Elle accomplit d’ailleurs des figures que peu d’hommes osent tenter en compétition en raison de leur difficulté et de leur dangerosité. Lorsqu’il lui fut demandé, après qu’elle eut réussi au mois de mai dernier le premier Yurchenko double pike (saut en double salto arrière corps carpé) tenté par une femme, pourquoi elle continuait de repousser les limites de sa discipline alors que ses performances n’étaient pas justement évaluées par les juges, elle répondit simplement : “Parce que je le peux“.

Enfin, le parcours de Simone Biles vers le faîte du sport mondial fut semé d’embûches qu’aucun autre sportif de son niveau n’a endurées. Fille d’une mère toxicomane qui était incapable de prendre soin de ses enfants (Simone se souvient notamment qu’elle jalousait le chat familial parce que sa mère lui donnait à manger, alors qu’elle ne nourrissait pas ses enfants), elle connut avec ses trois frères et soeurs plusieurs familles d’accueil avant d’être adoptée par son grand-père maternel et la seconde épouse de celui-ci. Plus tard, elle fut l’une des victimes des agressions sexuelles commises par Larry Nassar, le médecin de l’équipe de gymnastique américaine, lequel purge depuis 2018 une peine de 175 ans de prison. Elle est la seule rescapée des crimes de Larry Nassar à concourir encore : elle poursuit sa carrière afin notamment d’assurer que sa voix continue de porter pour que la Fédération américaine de gymnastique assume durablement ses responsabilités dans la couverture des actes de Larry Nassar et l’absence de protection des adolescentes placées sous sa responsabilité. Simone Biles a parlé ouvertement de son combat avec la dépression et de sa consommation d’anxiolytiques résultant des abus sexuels qu’elle avait subis. Elle expliqua notamment avoir traversé une période durant laquelle elle dormait le plus possible parce que c’était “la chose la plus proche de la mort sans me faire du mal“.

Simone Biles – (CC) Jeff Roberson/Associated Press

La perfection qui est attendue en permanence d’elle comme une évidence, son rôle de porte-parole des victimes de Larry Nassar, ses prises de position politiques outre-Atlantique contre les violences endurées par les Afro-Américains et les personnes d’origine asiatique et sa médiatisation extravagante dans son pays (où les JO de Tokyo ont été promus, retransmis et relatés par les médias comme les JO de Simone Biles) ajoutés aux séquelles de ses traumatismes personnels suscitèrent une infernale pression au sujet de laquelle elle communiqua publiquement. Le report des Jeux japonais en raison de la pandémie du Covid-19 avait prolongé cette contrainte une année de plus et le confinement chez elle, qui l’amena à ruminer ses “démons” intérieurs, comme elle les appelle, avait failli la faire renoncer.

Ce poids devint insupportable à Tokyo. Lors des qualifications du concours par équipe, Simone Biles commit des erreurs sur presque tous les agrès. Cela ne l’empêcha pas de terminer avec le meilleur total de points de toutes les participantes et de se qualifier pour les quatre finales individuelles. Mais cet avertissement sans frais ne fut pas sans lendemain. Durant la compétition suivante, la finale du concours par équipe, elle fut désorientée à trois mètres du sol dans son premier passage au saut de cheval. Elle n’accomplit pas le saut qu’elle avait annoncé aux juges et réussit miraculeusement à se réceptionner sans se blesser. Elle décida alors de se retirer pour ne pas handicaper les chances de médaille de ses coéquipières et ne pas risquer de terminer tétraplégique comme d’autres gymnastes ayant subi de graves blessures (Sang Lan, Jacoby Miles…). Puis elle communiqua sur ses difficultés psychiques du moment et expliqua avoir été victime d’une perte de figure (ou “twisties” en anglais), un phénomène d’égarement dans l’espace, connu dans le milieu de la gymnastique et du trampoline, qui est causé par le stress.

Novak Djokovic : Karma’s A Bitch

La liste des champions ayant soutenu publiquement Simone Biles serait trop longue pour être reproduite ici.

Parmi eux, cependant, ne figure pas Novak Djokovic. Interrogé sur les problèmes de santé mentale de la gymnaste, le Serbe, au lieu de faire montre de bienveillance, se monta du col :

La pression est un privilège. Sans pression, il n’existe pas de sport professionnel. Si vous ambitionnez d’atteindre le sommet de votre discipline, vous feriez mieux de commencer à apprendre à gérer la pression sur le terrain mais aussi en dehors. Je ne peux pas dire que je n’entends pas tout ce bruit [autour de la possibilité que j’accomplisse le Golden Slam2 cette année] ; il est évidemment présent. Mais j’ai développé les approches pour le gérer de telle manière qu’il ne me détruise pas. Je considère que j’ai assez d’expérience pour savoir comment entrer sur le court et jouer mon meilleur tennis dans ces conditions. […] Je sais ce que je dois faire sur le plan mental et comment je dois me comporter sur et en dehors du court pour me sentir au mieux“.

La pression est un privilège” est le titre des mémoires de Billie Jean King. Cette phrase est affichée dans le couloir qu’emprunte les joueurs avant d’entrer sur le court central de l’US Open. Mais elle n’induit pas qu’il ne faille pas aider les sportifs qui souffrent sur le plan psychologique comme l’illustre le soutien affirmé de Billie Jean King à Naomi Osaka, la jeune championne de tennis qui exprima publiquement son mal-être à Roland Garros et échoua d’ailleurs prématurément dans le tournoi olympique de Tokyo.

Pour revenir à Novak Djokovic, il perdit en demi-finale contre Alexander Zverev, alors qu’il menait un set et un break à zéro et qu’il avait battu l’Allemand six fois sur huit dans leurs précédentes oppositions. La pression, finalement, l’avait rattrapé. Il fut ensuite défait dans le match pour la médaille de bronze durant lequel il fut pénalisé pour des colères et bris de raquette. Au terme de cette rencontre, il évoqua son “épuisement physique et mental” et souligna que “parfois, c’est difficile de contrôler ses émotions“. Il déclara ensuite forfait pour le match pour la médaille de bronze du double mixte qu’il devait disputer avec Nina Stojanovic.

Karma’s a bitch!

Le retrait de Simone Biles suscita d’autres réactions négatives, notamment de la part d’ultra-conservateurs américains qui l’exploitèrent à des fins racistes, mettant en doute le patriotisme des sportifs noirs.

En réalité, ce qui est beaucoup plus intéressant que ces commentaires fétides est que les enjeux de santé mentale soient incarnés par la wonder woman du sport mondial, celle qui réalise des figures à elle seule permises, celle qui gagna il y a trois ans le championnat des Etats-Unis avec un doigt de pied fracturé en quatre endroits et un autre fêlé, celle qui gagna la même année le championnat du monde en souffrant d’une colique néphrétique causée par un calcul rénal qu’elle ne put évacuer malgré une visite à l’hôpital durant le week-end de compétition.

Lors de la conférence de presse qu’elle donna à Tokyo après son retrait de la compétition par équipe, Simone Biles traita de l’importance de l’harmonie entre l’accomplissement sportif et le bien-être mental, soulignant que le second était la condition du premier. Elle expliqua que la solidité peut parfois consister à renoncer à une grande compétition pour se concentrer sur soi-même plutôt que de passer outre. Elle est, avec Michael Phelps (qui communiqua ouvertement sur sa dépression et ses pensées suicidaires après les JO de 2012) et Naomi Osaka, l’un des premiers sportifs de ce calibre à partager ses difficultés psychiques.

Pierre Corneille l’a écrit il y a cinq siècles : “à vaincre sans péril, on triomphe sans gloire“. Ce qui fait la beauté des succès des sportifs est la possibilité de leur défaite. Lorsqu’ils interviennent, le revers ou le retrait rappellent le prix et la valeur des victoires. Les champions sont humains et c’est ce qui rend leurs performances plus admirables encore. C’est d’ailleurs quand on regarde les autres gymnastes que l’on comprend combien ce que réalise Simone Biles est extraordinaire. C’est aussi cette humanité qui nous fit nous émerveiller, aujourd’hui, devant son retour à la compétition en finale de la poutre, au terme de laquelle elle gagna une médaille de bronze bien qu’elle eût proposé une prestation largement en-deçà de ses standards habituels en raison de ses “twisties” (elle réalisa par exemple une figure de sortie qu’elle n’avait plus effectuée depuis l’âge de douze ans).

Simone Biles à Tokyo – (CC) Gregory Bull/AP

Dans le passé, les sportifs ne communiquaient pas sur leurs difficultés psychiques, invoquant alors publiquement des problèmes physiques pour expliquer leur absence dans une compétition. Si Simone Biles avait eu ou feint une blessure, personne ne lui aurait fait le moindre reproche. En faisant preuve d’honnêteté, elle contribue grandement à mettre fin à un paradoxe : alors que le cerveau est l’organe le plus important, et le plus complexe, du corps humain, il est le seul dont il n’est pas autorisé de prendre soin.

Ce phénomène ne pervertit pas que le monde du sport. Malheureusement, il gangrène mêmement l’univers corporate. Or les salariés sont eux aussi des êtres humains. Je me souviens à cet égard de l’interview de Daniel Bouton, ancien PDG de la Société Générale, dans laquelle il révélait il y a quelques années avoir craqué au moment de l’affaire Kerviel. Si celui qui était considéré comme l’un des dirigeants les plus solides du capitalisme français pouvait ainsi être mis à terre par la pression, qu’en est-il de celles et ceux qui sont moins résistants que lui ? Le talent de Daniel Bouton est-il amoindri du fait de sa difficulté mentale passagère ?

Aujourd’hui, les jeunes sont particulièrement attentifs à leur santé mentale : près de la moitié des membres des générations Y et Z sondés récemment la classaient comme leur première ou deuxième priorité. Pourtant, le même sondage révèle que près de la moitié des jeunes adultes interrogés qui ont dû s’arrêter de travailler en raison de leur état psychique durant la crise du Covid-19 n’ont pas dit la vérité à ce sujet à leur manager. Peut-être pour la même raison, près de 60% des salariés n’ont jamais parlé de leur santé mentale avec leur employeur.

Or l’exemple de Simone Biles montre qu’un problème de santé mentale n’est pas une faiblesse et qu’il devrait être envisagé comme une maladie comme une autre. Il est temps que les entreprises réalisent que, en ne prenant pas soin des cerveaux de leurs collaborateurs, elles s’interdisent de valoriser un formidable potentiel de talents.

1 La même Sunisa Lee déclarait juste avant les Jeux Olympiques de Tokyo : “Simone est si bonne que nous autres pouvons seulement espérer de terminer seconde après elle dans le concours général. Que pouvons-nous accomplir d’autre ? Elle réalise toutes ces figures folles qu’aucune d’entre nous ne pouvons faire“.

2 La victoire dans les quatre tournois du Grand Chelem et aux Jeux Olympiques la même année. Il n’a été réalisé que par Steffi Graf (en 1988).

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