13 mai 2026 | Blog, Blog 2026, Management | Par Christophe Lachnitt
Ted Turner ou l’aventure d’entreprendre
L’entrepreneur, décédé il y a quelques jours à l’âge de 87 ans, a été célébré à juste titre pour la création de CNN. Le reste de sa vie est tout aussi exceptionnel.
Le caractère hors du commun du parcours de Ted Turner fut d’abord tragique.
Enfant, il fut abandonné par ses parents, contrairement à sa sœur, puis envoyé dans une pension aussi éloignée de sa famille sur le plan géographique qu’affectif. Il y développa un profond sentiment d’abandon. Plus tard, récupéré par ses parents, il fut régulièrement battu par son père avec des ceintures et des cintres métalliques. Par la suite, lorsqu’il choisit d’étudier les lettres classiques à l’université, son père lui adressa une lettre d’insultes pour le désavouer. Toute sa vie, Ted Turner aurait voulu recevoir de son père la confirmation de sa propre valeur et d’une estime à son endroit. Mais son père le priva, et se priva, de ce bonheur en se suicidant en 1963 alors que Ted avait 24 ans.
Ted prit alors la direction d’une entreprise familiale d’affichage publicitaire surendettée, qu’il développa. Il acquit ensuite des stations de radio locales, qu’il revendit pour acheter une chaîne de télévision en difficulté qui diffusait ses programmes à Atlanta. Contre toute attente, il fit croître la chaîne, rebaptisée WTCG, en qualité de programmation et en popularité. En 1976, la Commission fédérale des communications (FCC) autorisa WTCG à utiliser un satellite pour diffuser ses contenus auprès des câblo-opérateurs locaux à travers le pays. Au prix d’un nouvel endettement considérable, il profita subséquemment de l’essor du câble : de nombreux opérateurs reprirent WTCG pour étoffer leurs grilles, ce qui fit grandir son audience et ses recettes publicitaires.

En 1980, il créa CNN. Première chaîne d’information continue, diffusée 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, elle révolutionna la couverture médiatique de l’actualité et, partant, changea le monde. En rendant les événements planétaires visibles en temps réel, CNN transforma la manière dont l’information agit sur les opinions publiques et les décisions politiques. Elle ne donna pas seulement le sentiment de vivre l’Histoire en direct, comme lors de la première guerre du Golfe, quand elle fut la seule chaîne présente à Bagdad. Elle contribua aussi à en infléchir le cours. On peut par exemple douter que la chute du mur de Berlin et la révolte de Tiananmen aient eu le même impact planétaire sans CNN. Pourtant, la chaîne n’avait rien d’une évidence. Les banques se moquèrent du projet, les partenaires potentiels le rejetèrent et les propriétaires de journaux le ridiculisèrent. Son lancement sembla d’ailleurs leur donner raison, se révélant catastrophique sur les plans technique, journalistique et financier, à tel point que la chaîne fut surnommée “Chicken Noodle Network”.
Il créa nombre d’autres chaînes de télévision, dont une, TNT (Turner Network Television), qu’il lança en 1988 avec une promesse – “des programmes qui informeront, éduqueront, inspireront, éclaireront et divertiront” – qui résume sa philosophie. Et, toujours dans le domaine télévisuel, il fut probablement le premier à voir juste sur la vraie nature de Rupert Murdoch, qui lui rendit bien son inimitié en faisant par exemple titrer en Une du New York Post “Turner est-il fou ?”. Ses prises de risque répétées, qui le conduisirent plusieurs fois au bord de la faillite avant de le mener souvent au triomphe, n’étaient visiblement pas du goût de l’Australien.
Il échoua dans son OPA sur CBS, faillit de nouveau tout perdre après avoir acquis le studio MGM-UA à Hollywood. En 1996, il fusionna son groupe avec Time Warner. Gerald Levin, qui allait démontrer sa vista en orchestrant avec Steve Case la pire fusion de tous les temps (cf. infra), commit un forfait tout aussi grave, la trahison de son supposé ami Ted Turner, lorsqu’il lui retira le contrôle opérationnel de l’œuvre de sa vie après cette fusion.
En janvier 2000, le nouvel ensemble fut absorbé par AOL, quelques semaines seulement avant le pic de la bulle Internet, atteint en mars. Ce fut à l’époque la plus grande fusion de l’histoire américaine avec une valorisation de 342 milliards de dollars (l’équivalent de plus de 650 milliards actuels). Incidemment, il faut revoir la conférence de presse d’annonce de cette transaction pour mesurer l’arrogance de Steve Case, arrogance d’autant plus effarante lorsqu’on connaît la suite de l’histoire. L’échec de la fusion fut en effet aussi rapide que les proclamations de ses instigateurs avaient été définitives : le cours de l’action AOL chuta de plus de 30% entre l’annonce de l’accord en janvier et son approbation en décembre par le régulateur. Début 2002, la capitalisation d’AOL Time Warner était de 127 milliards de dollars et, cette année-là, l’Entreprise réalisa une perte nette de 98,7 milliards de dollars (soit 170 milliards en dollars actuels), un montant qui demeure à ce jour un record pour une entreprise américaine. En outre, AOL avait dû payer en mai 2000 une amende de plusieurs millions de dollars après que la Securities and Exchange Commission (SEC) l’eut accusée d’avoir artificiellement gonflé ses bénéfices de plusieurs centaines de millions de dollars dans ce qui se révéla les prémices d’un scandale comptable de plusieurs années qui allait engluer le nouveau groupe.
Pour revenir à mon sujet du jour, l’impact de Ted Turner sur la culture américaine et la vie civique mondiale ne se limita pas à ses initiatives télévisées, loin s’en faut. Je n’en évoquerai ici que quelques exemples tant il serait difficile de le traiter de manière exhaustive.
Il s’investit, sans succès mais avec son optimisme et sa déterminations coutumiers, dans l’élimination des armes nucléaires.

Son engagement environnemental fut précoce, bien avant que cet enjeu ne gagne la prééminence qu’il a aujourd’hui. Il acquit des millions d’hectares de terres américaines, devenant le troisième propriétaire terrien privé, afin de les transformer en réserves naturelles et joua un rôle majeur dans le sauvetage de nombreuses espèces animales, dont le bison.
En 1997, il donna un milliard de dollars aux fondations de l’ONU, soit un tiers de sa fortune de l’époque, remettant au goût du jour les legs philanthropiques d’envergure à la manière des Carnegie et Rockefeller, pratique qui serait ensuite reprise par Bill Gates et Warren Buffett. Il mit du temps à tenir sa promesse car il perdit une bonne part de sa fortune dans le crash d’AOL Time Warner.
Il créa les Goodwill Games, dont chaque édition lui fit perdre plusieurs dizaines de millions de dollars, en réaction aux boycotts symétriques des Jeux Olympiques de 1980 (Moscou) et de 1984 (Los Angeles). Son objectif était de favoriser un dialogue à travers une compétition sportive bienveillante entre les Etats-Unis et l’URSS pendant la Guerre froide. La première édition des Goodwill Games, tenue à Moscou en 1986, réunit 3 000 athlètes de 79 pays, et réussit là où les Jeux Olympiques avaient échoué : faire concourir ensemble sportifs américains et soviétiques. Ils furent organisés ensuite tous les quatre ans jusqu’à ce que les dirigeants de Time Warner les annulent en 2001.
Sur le plan sportif, Ted Turner fut désigné meilleur navigateur au monde quatre années de suite, et demeure le seul marin à avoir barré lors de victoires dans l’America’s Cup (1977) et la Fastnet (1979, une édition marquée par une tempête homérique qui causa la mort de quinze participants).
Si vous êtes intéressé par la vie de Ted Turner, au-delà de cette lacunaire synthèse, je vous recommande le visionnage sur Prime Video de la série documentaire en six épisodes, “Call Me Ted“, que CNN lui consacra il y a deux ans. Elle est passionnante sur tous les plans (historique, managérial, médiatique et humain), et ce d’autant plus qu’elle ne verse jamais dans le panégyrique. La participation de Jane Fonda, qui qualifia Ted Turner de son “ancien mari préféré” après leur divorce, est aussi émouvante que l’hommage qu’elle lui a rendu après l’annonce de son décès, lequel vous tirera des larmes.
Jane Fonda écrivit dans ses mémoires que le charisme de Ted Turner s’apparentait à “un spectacle son et lumière stéréophonique en 3D de niveau shakespearien”. Elle considérait que, étant donné l’enfance qu’il avait subie, ce qu’il était devenu tenait du miracle. Pour sa part, il expliqua, lorsqu’il devint Vice Président de Time Warner, après la transaction de 1996 : “Je suis marié à Jane Fonda, donc je sais ce que c’est que d’être le numéro 2”.
Le caractère de Ted Turner était éruptif. Son humour était d’autant plus fameux qu’il le dirigeait souvent contre lui-même, y compris à propos de ses pires échecs. Mais celui qui fut surnommé “The Mouth of the South” (“la grande gueule du Sud”) n’était pas davantage avare d’attaques verbales contre ses ennemis. Il était également connu pour ses colères, son abus de l’alcool et son infidélité chronique. Par ailleurs, il prononça plusieurs énormités qui, au dire de ceux qui l’ont côtoyé, ne reflétaient ni le fond de sa pensée ni celui de sa personnalité. Ted Turner n’était donc pas parfait1 et il ne s’agit pas ici de le sanctifier.
Mais il restera comme un entrepreneur unique, capable de prendre des risques insensés pour faire advenir ses visions stratégiques, quel qu’en fût le champ d’application, et une personnalité exceptionnelle.
Je lui laisserai le dernier mot en retranscrivant sa célébrissime devise : “Faites quelque chose. Dirigez, suivez ou dégagez le terrain”2.
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1 Il développa aussi une amitié avec Fidel Castro et défendit le totalitarisme chinois après le massacre de Tiananmen, deux épisodes qui continuent d’échapper à ma compréhension.
2 “Do something. Either lead, follow or get out of the way.”
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