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Toute vérité n'est que perception

WikiLeaks fait-il du journalisme ?

De la réponse à cette question dépend en partie l’avenir de la liberté de la presse aux Etats-Unis.

Un échange intervenu au cours des audiences préliminaires du procès de Bradley Manning, ce soldat américain accusé d’avoir fait fuiter des monceaux de documents militaires confidentiels vers WikiLeaks, pose la question de l’avenir du journalisme d’investigation – à travers ses relations avec ses sources d’information – aux Etats-Unis.

Cet échange a eu lieu entre le juge et le procureur du tribunal militaire :

  • Juge : Si le soldat Manning avait donné les documents au New York Times et non à WikiLeaks, risquerait-il la même condamnation ?
  • Procureur : Oui Madame.

C’est un glissement potentiel de l’approche juridique américaine à l’égard des médias telle qu’elle est notamment inscrite dans le premier amendement de la Constitution relatif à la liberté d’expression et à la liberté de la presse.

Bradley Manning – (CC) DonkeyHotey

Il me paraît aberrant d’assimiler The New York Times à WikiLeaks, de ne plus opérer de distinction entre un journal et une organisation militante. Certes, The New York Times – comme Le Monde en France – a publié des centaines de pages que Manning est accusé d’avoir communiquées à WikiLeaks. Mais WikiLeaks n’applique aucun des principes éthiques et déontologiques qui régissent l’activité d’organisations journalistiques telles que les quotidiens new-yorkais et parisien.

Un journaliste vérifie, trie et hiérarchise les informations qui lui sont communiquées. Il leur donne du sens et s’assure que leur publication, pour ne prendre qu’un seul exemple, ne peut pas mettre en danger la vie de personnes citées dans les contenus révélés au monde entier par son truchement. WikiLeaks, de son côté, les met en ligne sans prendre ces précautions, ce qui l’a déjà conduit à publier des renseignements mettant en danger la vie d’informateurs des Américains en Afghanistan et en Irak (lire ici à propos du débat sur la transparence médiatique).

Si le raisonnement de la procureure était suivi jusqu’à son terme, toute source d’un journaliste sur des sujets de sécurité nationale pourrait être accusée de trahison comme l’est aujourd’hui le soldat Manning. Cette perspective constitue une menace sérieuse non seulement pour nombre des Prix Pulitzer reçus par les journalistes des plus grands médias américains mais aussi pour l’avenir de la presse d’investigation.

Ainsi que l’a noté l’excellent journal britannique The Guardian (qui publia également des documents résultant de la fuite attribuée à Manning), il faudrait par exemple considérer une partie des sources de Bob Woodward, l’incarnation américaine du journalisme d’investigation depuis près de 30 ans, comme des traîtres en puissance. Woodward a révélé une quantité d’informations classifiées probablement sans équivalent dans l’univers du journalisme américain.

Plus globalement, ce procès pose aussi la question du positionnement respectif des organisations de presse et du reste de l’écosystème médiatique (blogs, sites de publication brute de documents secrets tels que WikiLeaks…). En assimilant The New York Times à WikiLeaks, la procureure dénie de facto à la presse son rôle et ses engagements particuliers par rapport à d’autres canaux d’information. Elle foule ainsi aux pieds des siècles d’histoire au cours desquels la presse a bénéficié d’un statut juridique et sociétal spécifique en reconnaissance de ce rôle et de ces engagements. C’est aussi affligeant que dangereux.

Le débat initié par la procureure militaire me rappelle un autre procès que j’avais relaté sur Superception il y a un an et demi (lire ici) et qui concernait déjà la définition de la frontière entre journalisme et autres formes d’expression médiatique (en l’occurrence un blog). Steve Jobs, à l’époque concerné par ce procès qui avait trait à la fuite du design de l’iPhone 4, avait affirmé qu’un blogueur n’était pas un journaliste et qu’il ne devait pas bénéficier des mêmes protections juridiques.

Le procureur du Comté de San Mateo l’avait contredit en expliquant que le blogueur qui avait dévoilé l’iPhone 4 au monde entier était engagé dans ce qu’il considérait comme une activité journalistique. C’est dans une certaine mesure la même approche que celle prise par la procureure du procès de Bradley Manning. Il y a cependant deux différences de taille entre les deux affaires : la révélation du design de l’iPhone 4 ne mit la vie de personne en danger et WikiLeaks, à mon humble opinion, ne mène pas une activité journalistique pour les raisons évoquées plus haut. Mais c’est un débat “philosophique” dans lequel il n’y a probablement pas de vérité unique, hormis celle qui protège la liberté de la presse.

A cet égard, la discussion sur l’accès des journalistes aux secrets n’est pas nouvelle. Elle est même consubstantielle au métier de journaliste. Rappelons-nous ainsi de ce que disait Lord Northcliffe, un magnat de la presse britannique du 19ème siècle : “les informations, dans un journal, c’est tout ce que quelqu’un, quelque part, voudrait empêcher de voir publié. Tout le reste est de la publicité”.

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