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Contre-champ sur “Spotlight”, Oscar du meilleur film et ode au journalisme

La victoire surprise du film de Tom McCarthy face au “Revenant” est riche de leçons sur le journalisme… mais pas toujours celles qui sont proclamées depuis la nuit dernière.

L’enquête du Boston Globe, exemple de journalisme d’investigation

Spotlight” raconte l’investigation lancée en 2001 par une équipe du Boston Globe afin de démasquer le système mis en place par l’archevêché de Boston pour cacher les crimes de ses prêtres pédophiles et protéger ces derniers.

Le titre du film fait référence à l’unité de journalisme d’investigation éponyme créée en 1970 au sein du Boston Globe. En 45 ans d’existence, Spotlight n’a rendu publiques que 102 affaires, ce qui donne une idée des ressources consacrées à ces enquêtes de plusieurs mois chacune.

L’investigation de Spotlight reconstituée par le film, qui valut aux journalistes concernés un Prix Pulitzer en 2003, permit in fine d’identifier 249 prêtres présumés coupables d’actes pédophiles et plusieurs centaines de victimes à Boston. En outre, elle libéra la parole des proies à travers les Etats-Unis et le monde, conduisant à la révélation de crimes de prêtres pédophiles dans au moins 206 villes.

Spotlight

L’archevêque de Boston, le Cardinal Law, fut obligé de démissionner après plusieurs mois de résistance. Il fut cependant nommé par Jean-Paul II archiprêtre de la basilique Saint-Marie-Majeure, l’une des fonctions les plus augustes du Vatican.

Des études montrent que la proportion de pédophiles dans l’Eglise serait la même que dans la population globale (6%). Cependant, les pédophiles laïcs ne bénéficient ni de l’autorité morale des religieux ni du système mis en place dans un grand nombre de diocèses pour cacher leurs crimes, par exemple en mutant d’une paroisse à l’autre les prêtres soupçonnés.

100 000 enfants auraient été victimes de prêtres pédophiles aux seuls Etats-Unis, où l’Eglise catholique aurait payé 3 milliards de dollars à une partie de ces victimes en échange de leur silence, forçant plusieurs diocèses à la banqueroute.

Les vrais journalistes du Boston Globe dépeints dans "Spotlight" : de gauche à droite, Michael Rezendes, Ben Bradlee, Jr., Sacha Pfeiffer, Walter "Robby" Robinson, Marty Baron et Matt Carroll - (CC) @JMMItchellNews

Les vrais journalistes du Boston Globe dépeints dans “Spotlight” : de gauche à droite, Michael Rezendes, Ben Bradlee, Jr., Sacha Pfeiffer, Walter “Robby” Robinson, Marty Baron et Matt Carroll – (CC) @JMMitchellNews

Un film d’autant plus puissant qu’il est sobre

C’est la puissance de son histoire et la réalisation de “Spotlight” qui en font certainement le film sur le journalisme le plus important depuis “Les hommes du Président“, qui avait été consacré en 1976 à l’affaire du Watergate.

Je n’ai aucune compétence cinématographique mais j’ai été impressionné, lorsque j’ai vu “Spotlight“, par le fait qu’il est d’autant plus prenant qu’il fait dans la retenue et évite le feu d’artifices affectif qu’un tel sujet aurait pu susciter. Le rendu presque clinique de cette affaire se révèle une bien meilleure traduction de sa charge émotionnelle qu’un pathos excessif.

En outre, le film est servi par des performances d’acteur exceptionnelles, en particulier celles de Michael Keaton et Mark Ruffalo. Elles constituent une raison suffisante de voir “Spotlight”, indépendamment de l’histoire qu’il retrace.

Trois leçons sur le journalisme

Il y a trois ans, je relatais sur Superception une étude qui classait l’attractivité de 200 métiers. La profession de journaliste de presse écrite arrivait 200ème sur 200 ! Il est vrai que les perspectives économiques de ce secteur sont assombries par la crise dans laquelle la généralisation de l’information numérique gratuite a plongé la presse.

Le film “Spotlight” arrive donc à point nommé pour rappeler que la mission du quatrième pouvoir tient davantage à la révélation des dérives des édiles qu’à celle des idylles de stars festives.

Et sa double consécration aux Oscars (meilleur film et meilleur scénario original) revêt un caractère d’autant plus symbolique que Donald Trump assaille ces temps-ci les fondements mêmes de la liberté de la presse en harcelant les journalistes sur Twitter et en annonçant sa volonté d’amender la Constitution américaine afin de pouvoir attaquer en justice les journalistes qu’il estime trop critiques à son égard. Or, s’il venait à l’emporter, son “exemple” serait suivi par d’autres dirigeants politiques à travers le monde.

Dans ce contexte troublé, “Spotlight” m’inspire trois leçons sur le journalisme :

  • un grand journaliste n’est pas forcément un enquêteur de terrain. Bien que ce soit celui des héros du film qu’on voit le moins, les crimes des prêtres pédophiles de Boston – et du reste du monde par ricochet – n’auraient pas été révélés si Marty Baron, le directeur de la publication du Boston Globe, n’avait pris deux décisions déterminantes. Arrivé à la tête du journal en provenance du Miami Herald, il n’était pas sensible à l’influence de l’Eglise catholique à Boston. C’est ainsi qu’il donna l’instruction à l’équipe de Spotlight, dès son premier jour dans son nouveau poste, d’enquêter sur les accusations de pédophilie portées contre un prêtre local au sujet desquelles il avait lu un éditorial la veille. Les journalistes de Spotlight commencèrent par résister mais il insista et l’enquête livra les résultats que l’on sait. Il prit ensuite une seconde décision majeure, de nouveau contre l’avis de son équipe : une fois que celle-ci eut acquis les preuves de la culpabilité du prêtre accusé et qu’elle voulut les publier, il lui demanda de poursuivre son enquête et de la focaliser sur le rempart mis en place par l’archevêché de Boston pour protéger ses prêtres pédophiles – que l’investigation avait commencé de mettre au jour – afin que ce soit ce système et non un ou plusieurs actes individuels qui soit démantelé ;
  • le web social se repaît depuis cette nuit de proclamations favorables à la presse écrite. C’est oublier que l’investigation du Boston Globe n’efface pas d’un trait de plume magique la révolution des habitudes de consommation de l’actualité au bénéfice des vecteurs numériques. C’est l’occasion pour moi de rappeler la vision journalistique que je promeus depuis la création de ce blog : la raison d’être de la presse écrite est de produire du journalisme, pas du papier. La révélation du scandale de l’Eglise catholique de Boston est un succès du journalisme, pas de l’imprimerie. Certes, on peut penser, comme je le rappelle de temps à autre sur Superception, qu’une édition papier donne plus d’autorité et de “prestige” à ce genre de révélations qu’une page web mais c’est secondaire eu égard à la transition des usages du papier au numérique. Journalisme et business model sont deux enjeux distincts. “Spotlight” présente un exemple pertinent sur celui-là, pas sur celui-ci. L’exemple de BuzzFeed montre que les deux peuvent être (ré)conciliés ;
  • last but not least, une partie non négligeable des médias qui vantent aujourd’hui les mérites du journalisme d’investigation n’en réalisent plus depuis longtemps. Il suffit de voir, pour revenir à lui, la manière dont les médias américains laissent Donald Trump dire tout et n’importe quoi sur son histoire personnelle, son bilan professionnel et ses positions politiques sans mener et/ou diffuser les enquêtes élémentaires qui permettraient de signaler ses mensonges et inconséquences. Le journalisme d’investigation ne s’use que si l’on ne s’en sert pas et les médias s’en servent de moins en moins. Il faut dire qu’il coûte cher et qu’il ne génère pas toujours autant de pages vues que des sujets plus frivoles. La faute ne tient donc pas qu’aux médias mais aussi et surtout au public. L’offre médiatique suit la demande.

Incidemment une autre forme de journalisme a été mise en valeur cette nuit lors des Oscars : “A Girl In The River: The Price Of Forgiveness” a remporté la statuette du meilleur documentaire court. Il raconte l’histoire d’une jeune pakistanaise qui échappa de justesse à la mort qu’avait voulu lui donner son père et son oncle parce qu’elle était tombée amoureuse et avait fugué.

Or ce documentaire et sa nomination aux Oscars ont fait significativement progresser la prise de conscience par le gouvernement pakistanais du vide juridique qui permet aux auteurs de ces meurtres familiaux de les commettre impunément.

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