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Toute vérité n'est que perception

Plutôt que Twitter, c’est Snapchat qui montre la voie en matière de modération des contenus politiques

Le bruit ne fait pas de bien et le bien ne fait pas de bruit.

La semaine dernière, je consacrais un article à la décision de Twitter de modérer certains tweets de Donald Trump et la Maison-Blanche en y associant des contenus pour corriger les faits qu’ils relataient ou en les signalant comme contraires aux règles du service en matière de promotion de la violence.

En synthèse, je développais les idées suivantes dans cet article :

  • le volume de contenus échangés sur les réseaux sociaux rend impossible une modération à la fois efficace et cohérente ;
  • cette modération irait en outre à l’encontre de la liberté d’expression totale à laquelle j’adhère car je considère que tout encadrement de cette liberté fait courir le risque d’une police de la pensée. Cet encadrement est plus dangereux encore lorsqu’il émane de quelques dirigeants de plates-formes numériques aux pouvoirs démesurés dans ce domaine ;
  • sur les réseaux sociaux, le problème n’est pas tant la liberté d’expression (la faculté de dire ce que l’on veut) que la liberté d’expansion (la promotion par les algorithmes des plates-formes de certains contenus mis en ligne afin de maximiser l’engagement de leurs membres, gage de revenus publicitaires). De fait, si la liberté d’expression vous donne la parole, la liberté d’expansion vous donne une audience. Or toutes les études montrent que le sensationnalisme et la discorde sont les premiers facteurs d’engagement des internautes. C’est donc le modèle même des réseaux sociaux qui fait obstacle à la sérénité du débat civique ;
  • Jack Dorsey, le patron de Twitter, fit montre d’une triple incohérence dans sa décision à l’encontre de Donald Trump et l’application de celle-ci :
    • à l’égard de la violence en ligne : il est inactif face au harcèlement et aux incitations à la violence qui gangrènent au quotidien sa plate-forme, sur laquelle un tweet harceleur est par exemple envoyé toutes les trente secondes en moyenne à une femme. La modération de quelques tweets du Président des Etats-Unis est certes spectaculaire mais elle ne changera en rien l’expérience des millions d’internautes qui sont victimes d’agressions sur Twitter ;
    • à l’égard de la régulation du discours politique : Jack Dorsey s’en prend essentiellement à Donald Trump et absout donc ainsi les autres leaders coupables des mêmes dérives ;
    • à l’égard de Donald Trump lui-même : Twitter n’est pas intervenu sur d’autres violations flagrantes de ses règles commises par le Président américain ces derniers jours ;
  • à l’inverse de Jack Dorsey, Mark Zuckerberg défend une liberté d’expression totale, sauf dans le cas d’un danger imminent de violence, position dans laquelle je me reconnais. Mais sa posture est rendue inaudible par le fait qu’il n’associe pas sa défense de la liberté d’expression à une régulation stricte de la liberté d’expansion. Or seule cette régulation permettrait d’éviter que la liberté d’expression ne soit très dangereuse sur Facebook et Instagram. La semaine écoulée a une nouvelle fois mis ce risque en lumière : le contenu le plus vu sur Facebook fut une vidéo mise en ligne par Candace Owens, une activiste d’extrême-droite qui y tient des propos inqualifiables. On peut douter qu’elle aurait recueilli plus de 70 millions de vues (à l’heure où j’écris ces lignes) sans promotion algorithmique. En outre, Mark Zuckerberg affirme qu’il ne veut pas être “un arbitre de la vérité” alors que ses équipes (et ses algorithmes) prennent continûment des décisions dans ce domaine. Incidemment, le fait, comme il l’a expliqué dans un échange avec ses équipes, qu’il se soit longuement interrogé sur le maintien sur Facebook de l’un des messages de Donald Trump démontre l’incohérence de sa position.

Incidemment, ces thèmes sont développés dans mon dernier livre en date, “Prêt-à-penser et post-vérité“, consacré à la menace que fait peser la révolution numérique sur la démocratie.

Evan Spiegel – (CC) TechCrunch

Dans ce contexte, l’approche adoptée par Snapchat me semble beaucoup plus méritoire. Avant de la commenter, il convient d’abord de souligner que Snapchat compte beaucoup plus de membres actifs quotidiens que Twitter (229 millions contre 166) et que la popularité de Snapchat chez les plus jeunes lui confère une influence particulièrement importante sur le plan politique.

L’application mobile éphémère a décidé de ne plus présenter les messages mis en ligne par Donald Trump dans sa rubrique Discover qui promeut des contenus d’actualité auprès de ses membres à partir d’une curation réalisée humainement et algorithmiquement.

Cette décision est très intéressante à plusieurs titres :

  • elle a été prise par Evan Spiegel, le cofondateur et patron de Snapchat, non pas en fonction de contenus publiés par Donald Trump sur son réseau mais de tweets diffusés sur Twitter ;
  • la teneur du message envoyé par Evan Spiegel aux collaborateurs de Snap après le décès de George Floyd me fait croire à la sincérité de sa démarche ;
  • cette décision distingue liberté d’expression et liberté d’expansion : Donald Trump n’est pas du tout censuré dans sa capacité de s’exprimer sur son compte Snapchat mais ses contenus ne seront plus promus dans la rubrique la plus virale du réseau qui lui permettait de toucher gratuitement plusieurs dizaines de millions d’internautes (Joe Biden n’a d’ailleurs pas saisi la différence, croyant que son rival avait été évincé de Snapchat). Or la campagne de réélection de Donald Trump développait sa présence sur Snapchat, où son nombre d’abonnés a triplé en huit mois pour atteindre récemment 1,5 million d’internautes, afin de toucher les plus jeunes électeurs ;
  • la décision d’Evan Spiegel correspond à deux des trois principes que j’appelle de mes voeux en matière de modération de contenus sur les réseaux sociaux : lisibilité et transparence des règles appliquées. Elle surclasse à cet égard les circonvolutions de Facebook et Twitter que même leurs collaborateurs ne parviennent plus à comprendre. Il restera à observer si Snapchat sera cohérent dans son application à l’égard d’autres acteurs de l’actualité.

Au final, la mesure prise par Snapchat est donc à la fois plus vertueuse et plus efficace que l’agitation de Twitter et l’inaction de Facebook. Elle a pourtant eu énormément moins d’écho médiatique que les dispositions prises par Twitter1, confirmant l’affirmation de Saint François de Sales selon laquelle “le bruit ne fait pas de bien et le bien ne fait pas de bruit“.

1 Il faut dire que les journalistes sont surreprésentés sur le réseau de micro-blogging.

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