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Toute vérité n'est que perception

Le journalisme malade de ses (trop) bonnes relations

Le rapport de forces entre journalistes et acteurs de l’actualité a rarement été aussi défavorable à l’émergence de la vérité.

L’extraordinaire entretien réalisé par Oprah Winfrey avec Meghan et Harry représente la forme ultime du journalisme d’accès (“access journalism” en anglais), cette pratique du métier dans laquelle la relation avec des acteurs de l’actualité prédomine sur la recherche et le compte-rendu des faits. Oprah est une amie personnelle de Meghan et cette complicité assurait à la duchesse de Sussex et son époux une connivence protectrice durant l’interview. Quand on sait, en outre, que l’émission fut vendue pour sept millions de dollars par la confesseure1 à une chaîne de télévision (CBS en l’occurrence), on ne pouvait pas s’attendre à une exigence journalistique de premier ordre.

Le journalisme d’accès est une déviation du devoir des tenants du quatrième pouvoir : il est plus délicat pour un journaliste de challenger dans un entretien une personne avec laquelle il a un lien cordial ou amical car il risque de perdre à la fois une relation sociale et un vecteur de pouvoir professionnel. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle les acteurs de l’actualité qui sont complètement démonétisés font face à des réactions plus âpres des journalistes – dans la fameuse dynamique “lécher-lâcher-lyncher” – lorsque leur accointance personnelle avec eux n’est pas assez forte pour les protéger : ils ne sont plus susceptibles de leur apporter des scoops ou des connexions avec d’autres acteurs de l’actualité.

Le terme même de “relations presse” signale d’ailleurs que l’une des premières missions des attachés de presse à l’égard des journalistes est de développer avec eux des relations mutuellement profitables : les acteurs de l’actualité y gagnent en bienveillance ce que les journalistes y récoltent en informations préférentielles. Personne n’est dupe, ce qui ne signifie pas que des relations réellement amicales ne puissent pas exister entre journalistes et communicants.

Cette dimension qui est au coeur du travail des journalistes avec leurs sources explique que j’ai toujours plaidé pour que les intervieweurs travaillent de manière spécifique dans les rédactions et ne fraient pas avec les personnes qu’ils sont susceptibles d’interroger un jour. De fait, plus un intervieweur est sensible à sa relation avec la personne qu’il questionne, moins il est fidèle à sa mission vis-à-vis de son public.

(CC) Sports Media Guy

Sans même tomber dans les dérives du journalisme d’accès, il est indéniable que, de tout temps, l’exclusivité du questionnement d’un acteur de l’actualité a constitué un vecteur de différenciation pour les médias et, partant, un levier pour lesdits acteurs dans la négociation des conditions de leur interview. Plus le sujet est gage d’une grande audience, plus l’interviewé est en situation de force. Il est certes des rendez-vous médiatiques auxquels leur écho et leur symbolique confèrent une puissance spécifique : on l’a encore vu avec la participation de Nicolas Sarkozy au journal de 20 heures de TF1 il y a quelques jours et sa présence en couverture de Paris-Match cette semaine.

Cependant, la révolution numérique a fait évoluer la dynamique relationnelle entre acteurs de l’actualité et journalistes au détriment de la responsabilité des premiers et de l’influence des seconds2. En premier lieu, le nombre illimité des médias et leur précarité économique croissante fournissent aux interviewés un choix qu’ils peuvent mettre plus que jamais à profit pour bénéficier de l’entretien le plus indulgent possible. En second lieu, la capacité des dirigeants politiques et économiques, comme des protagonistes des mondes culturel et sportif, à créer leurs propres médias et à relayer sur le web social des contenus qui les concernent leur permet de contourner en partie le poids que conservent certains médias traditionnels.

Cette réalité est évidemment plus prégnante dans la sphère politique au sein de laquelle la polarisation instaure une communautarisation de plus en plus forte des affiliations et donc des relations médiatiques entre les élus et candidats et leurs soutiens. Mais avons-nous lu ou vu un entretien exigeant avec Carlos Ghosn ou le Professeur Didier Raoult pour ne considérer que deux personnalités qui font régulièrement la Une des médias français sans être soumis à aucune forme d’imputabilité de leurs paroles et actes ? Outre-Atlantique, Jeff Bezos et Tim Cook ont-ils jamais dû répondre aux questions de journalistes sur le bien-être de ses salariés pour le premier et les pratiques anticoncurrentielles de son groupe pour le second ?

Le terme même de “média” induit l’idée de médiation entre les responsables politiques et économiques d’une part et les citoyens-consommateurs d’autre part. Il faut bien constater que la capacité des journalistes de jouer ce rôle décline lentement mais sûrement, ce qui confère aux autres parties prenantes une responsabilité croissante dans ce domaine. C’est en particulier le cas des collaborateurs des organisations concernées (entreprises, partis politiques…), qui peuvent à la fois agir en tant que lanceurs d’alerte et questionner leurs dirigeants, et des consommateurs, qui unissent de plus en plus leurs forces sur les réseaux sociaux. Ce sont là en quelque sorte de nouvelles formes de journalisme citoyen.

1 Qui n’est d’ailleurs pas journaliste.

2 Sans même considérer les intérêts politiques et économiques de groupes ou individus propriétaires de médias.

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