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Toute vérité n'est que perception

Afghanistan : Joe Biden n’a pas retenu la leçon de gestion de crise de John F. Kennedy

Pour un leader, la confiance se mérite plus encore dans les tempêtes que dans le temps calme.

Jamais peut-être dans l’Histoire un président américain autre que Donald Trump a-t-il été aussi rapidement contredit par les faits. Au mois d’avril dernier, Joe Biden déclarait : “Nous ne conduirons pas une évacuation précipitée [de l’Afghanistan]. Nous partirons de manière responsable, délibérée et sécurisée“. Un mois seulement avant la conquête-éclair du pays par les Talibans, il affirmait : “La probabilité que les Talibans envahissent tout le pays et en prennent possession [lors du retrait américain] est très faible“.

La campagne d’Afghanistan est la guerre américaine la plus absurde : 20 ans de combats et d’occupation, plus de 2 400 morts, plus de 20 000 blessés et 2 260 milliards (2,26 trillions) de dollars dépensés (essentiellement à travers l’augmentation de la dette fédérale)1 pour un résultat géopolitique qui, au-delà de l’élimination d’Oussama Ben Laden, s’avère partout déplorable : localement vis-à-vis du Pakistan nucléarisé et de l’Iran, régionalement de la Chine (y compris dans l’optique de Taiwan) et de l’Inde et mondialement de la sécurité des Etats-Unis et de ses relations avec ses alliés et la Russie. Les quatre Présidents impliqués dans cette faillite portent chacun leur part de responsabilité : George W. Bush décida l’opération visant chimériquement à (re)construire la nation afghane, Barack Obama (contre l’avis de Joe Biden, alors son Vice-Président) valida l’envoi de 30 000 soldats supplémentaires sur place au service du même objectif, Donald Trump négocia, dans le dos du gouvernement afghan, un accord scélérat avec les Talibans accordant à ces derniers le départ, à une date fixe (le 1er mai 2021, qui fut repoussée par Joe Biden au 11 septembre), des troupes américaines du pays en échange d’aucune contrepartie digne de ce nom et Joe Biden, enfin, met en oeuvre cet arrangement en faisant montre d’une incompétence que l’on croyait l’apanage de son seul prédécesseur.

Les images d’Afghans s’accrochant à un Boeing C-17 américain pour fuir leur pays puis de certains d’entre eux tombant des flancs de cet avion à plusieurs centaines de mètres d’altitude, la vidéo de parents donnant leur nourrisson à des soldats américains pour qu’ils puissent bénéficier de la liberté qu’ils savent désormais hors de leur portée et, plus généralement, le désastre humanitaire qui règne autour de l’aéroport de Kaboul ne sont que quelques signes d’une évacuation américaine déplorablement menée.

Rien ne semble avoir été préparé quant à l’identification, l’exfiltration et l’accueil2, avant le retrait des troupes occidentales, des citoyens américains présents en Afghanistan (dont Joe Biden avouait avant-hier ignorer même le nombre), de leurs alliés locaux et des personnes (membres de minorités, représentants d’ONG…) menacées par la prise de pouvoir des Talibans. En outre, comme le montre leur renonciation à la base aérienne de Bagram, le plan tactique des Américains était soit sous-dimensionné (ils n’avaient pas les forces suffisantes pour maîtriser à la fois Bagram et Kaboul), soit irréaliste quant au déroulement des opérations dans la région capitale.

Les abords de l’aéroport de Kaboul – (CC) Wakil Kohsar / AFP

Or Joe Biden ignore ce fiasco qui tourne en boucle sur les télévisions et les réseaux sociaux du monde entier. Il n’en prend pas davantage la mesure qu’il n’a pris les mesures pour éviter qu’il ne se produise. Sa communication défensive et autosatisfaite est centrée sur la pertinence de sa décision de mettre en oeuvre le retrait “négocié” par Donald Trump afin de chercher à occulter une déroute pourtant visible de tous.

A l’heure où j’écris ces lignes, Joe Biden a pris trois fois la parole au sujet de l’Afghanistan :

  • lundi, dans une allocution télévisée, il proposa une nouvelle version du tristement célèbre “responsable mais pas coupable” de Georgina Dufoix. Il affirma qu’il était l’ultime responsable de la situation tout en ne reconnaissant aucune erreur et en rejetant la faute sur d’autres que lui : Donald Trump, le gouvernement afghan, l’armée afghane et même le peuple afghan. Il focalisa presque tout son discours sur son (pertinent) choix de confirmer le retrait des Etats-Unis d’Afghanistan et non sur la mise en oeuvre de ce départ. Il se vanta donc de la justesse de sa décision sans assumer les conditions de son application. Ce faisant, il donna l’impression de ne pas maîtriser les événements en manquant de lucidité à leur sujet et, partant, de ne pas être à même de gérer la crise qui en résulte ;
  • mercredi, il fut interviewé par George Stephanopoulos sur ABC News. Il utilisa les mêmes messages-clés et alla plus loin encore dans sa dénégation de la catastrophe en cours : il affirma qu’elle ne constituait pas un échec et expliqua que les événements qui se déroulaient en ce moment en Afghanistan avaient été anticipés et pris en compte dans sa décision de retirer les troupes américaines du pays et que ledit retrait n’aurait pas pu intervenir sans créer une situation de chaos (ce qui est contradictoire avec le fait d’arguer que tout se passe bien). Il expliqua aussi que l’armée américaine avait pris le contrôle de l’aéroport de Kaboul, ce qui était faux alors et l’est toujours aujourd’hui ;
  • vendredi, il prononça une deuxième allocution télévisée et répondit à quelques questions de journalistes. Il défendit de nouveau sa décision sur le fond, s’engagea plus résolument à évacuer tous les Américains et leurs alliés locaux d’Afghanistan et décrivit davantage les actions entreprises pour ce faire. Mais il assura que tous les Américains qui le souhaitaient pouvaient se rendre sans encombre à l’aéroport de Kaboul pour quitter le pays. Cette assertion fut contredite dans la foulée de son intervention par les correspondants des télévisions américaines présents sur place. Pis encore, elle l’avait été, le même jour, par son propre ministre de la Défense, Lloyd Austin, qui avait alerté des élus de la Chambre des Représentants sur des tabassages infligés par les Talibans à des Américains qui tentaient de se rendre audit aéroport. Le Président affirma également qu’Al Qaeda n’était plus présent en Afghanistan, une affirmation si évidemment fausse que le porte-parole du ministère de la Défense dut la rectifier.

Peut-être Joe Biden ne peut-il accepter d’être critiqué pour la mise en oeuvre d’une décision qu’il sait être la bonne et qu’il a défendue depuis de longues années. Peut-être ce dogme d’être dans le vrai l’a-t-il conduit à ne pas écouter les alertes de ses équipes (notamment diplomatiques et militaires) sur les risques de cette évacuation. Peut-être ne voulait-il pas être privé du succès sur l’Afghanistan qu’Obama lui avait refusé en 2009 (cf. supra). Peut-être son ego notoire l’aveugle-t-il.

Toujours est-il que son approche du drame afghan montre qu’il n’a pas retenu la leçon de gestion de crise de John F. Kennedy vieille de soixante ans. En avril 1961, une tentative d’invasion militaire de Cuba à partir de la baie des Cochons par plus de mille exilés cubains, organisée par la CIA pour renverser le régime de Fidel Castro, se traduisit par un fiasco sur les plans opérationnel et diplomatique. JFK admit alors publiquement qu’il s’était fourvoyé, endossa réellement l’entière responsabilité de son échec et voulut apprendre de ses erreurs. Il réalisa que sa maîtrise des affaires étrangères et de sécurité nationale était insuffisante et sollicita même l’aide de son prédécesseur à la Maison-Blanche, pourtant républicain, Dwight Eisenhower. Cela lui permit d’avoir la crédibilité vis-à-vis de ses concitoyens et le savoir-faire pour gérer la crise suivante avec Cuba qui mit la planète au bord de l’apocalypse nucléaire.

Aujourd’hui, la gestion de crise de Joe Biden est d’autant plus malavisée que les moyens de communication actuels (plus de 70% des Afghans possèdent un téléphone mobile, souvent un smartphone) permettent à chaque individu de s’exprimer et contredire ses allégations. Ainsi les témoignages, par des canaux numériques divers, des alliés afghans des Etats-Unis pourchassés par les Talibans, fournissent-ils une illustration aussi concrète que tragique de l’échec de l’évacuation en cours. A contrario, le départ de Kaboul, vendredi soir, de plusieurs correspondants des grandes chaînes de télévision américaines, au premier rang desquels Clarissa Ward de CNN et Richard Engel de NBC News, pourrait représenter un répit pour Joe Biden car les images en provenance de Kaboul seront moins présentes sur les ondes cathodiques outre-Atlantique.

Joe Biden – (CC) Newsweek

La conséquence de ses piètres gestion et communication de crise est que le Président américain fait désormais face à des interrogations sur sa compétence, alors qu’il avait en grande partie été élu parce qu’il s’était présenté, durant sa campagne, comme le remède à l’impéritie de son prédécesseur. Comme c’est souvent le cas avec les crises aiguës, le désastre de Kaboul ne menace pas seulement l’image de Joe Biden dans le domaine qu’il concerne. Il risque aussi d’avoir un effet domino sur la perception des commentateurs et du peuple américains à son endroit dans d’autres domaines, et ce d’autant plus que sa gestion de la pandémie du Covid-19 est moins efficace qu’au début de son mandat et que son administration ne parvient pas à maîtriser la situation le long de la frontière sud des Etats-Unis.

Tous les présidents américains connaissent des crises et la plupart d’entre eux arrivent à les surpasser. Mais certains n’y parviennent pas parce que leur appréhension inepte d’une convulsion intérieure ou internationale suscite un doute global à leur égard et que toutes les autres difficultés qu’ils rencontrent se coalescent alors. C’est le phénomène que Joe Biden, par l’insanité de son management du dossier afghan, risque de générer.

En effet, les effets de sa stratégie de communication de crise sont déjà délétères :

  • en défendant l’indéfendable (le succès de l’évacuation), il fixe l’attention des médias et de ses concitoyens sur ce problème au lieu d’en assumer la responsabilité afin d’avoir la crédibilité nécessaire pour passer à l’étape suivante (la résolution de la crise) ;
  • étant donné qu’il n’assume pas sa responsabilité de patron, les différents acteurs du gouvernement américain veulent se couvrir et font fuiter des informations sur la préparation du départ des troupes américaines et la gestion du marasme consécutif qui alimentent de multiples révélations des médias américains depuis quelques jours. La situation n’aurait pas été la même si Joe Biden s’était comporté en leader et avait lui-même commandité une analyse des manquements tactiques et opérationnels observés durant cette évacuation plutôt que de chercher à les camoufler. C’est d’autant plus incompréhensible que, tôt ou tard, son administration devra reconnaître son échec et sa responsabilité. Aujourd’hui, les révélations au goutte-à-goutte des médias américains contribuent à faire durer la crise de communication et à dégrader davantage l’image de compétence du Président ;
  • alors que les Américains étaient largement favorables (à près de 70%) au départ de leurs soldats d’Afghanistan, la gestion de cette évacuation transforme ce qui aurait dû un être un bénéfice politique en crise majeure qui ruine largement le crédit que le Président espérait tirer de son programme d’investissement dans les infrastructures du pays3 et risque de limiter sa marge de manoeuvre politique dans le futur. En outre, par son attitude, Joe Biden a inexorablement lié son destin aux agissements des Talibans en Afghanistan à court terme (si un ou plusieurs Américains devaient y être tués ou pris en otage dans le cadre de l’évacuation en cours) comme à plus longue échéance (en particulier dans la politique qu’ils mèneront en matière de droits de l’Homme et l’utilisation qu’ils feront des monceaux d’équipements militaires laissés dans le pays par les Américains). Même si tout se déroule pour le mieux et que la vision de Joe Biden se révèle in fine pertinente, il est douteux qu’il en tire le moindre bénéfice, tant le dossier afghan aura été ancré dans l’esprit de ses concitoyens à travers les événements dramatiques en cours.

En définitive, j’en viendrais même à me demander si la Présidence Biden n’est pas déjà peu ou prou terminée au bout de seulement sept mois, tant l’affaiblissement par la crise afghane de sa crédibilité et, partant, de son autorité va l’empêcher d’agir à grande échelle.

1 Ce coût ne prend pas en compte les dépenses futures occasionnées par la guerre d’Afghanistan : il est ainsi estimé que ce sont plus de 2 trillions de dollars supplémentaires que les Etats-Unis devront financer pour prendre soin de leurs anciens combattants des conflits d’Afghanistan et Irak.

2 Y compris dans la délivrance de visas.

3 Il reste à déterminer si la catastrophe afghane va faciliter le vote, au sein de la Chambre des Représentants, du budget proposé par l’Administration Biden car les Démocrates de toutes obédiences vont se rallier autour de leur Président affaibli ou au contraire le rendre plus difficile car son autorité est largement entamée.

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