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Toute vérité n'est que perception

Les Etats-Désunis ?

Décodage anticipé des enjeux de perception de l’élection américaine avant l’annonce, cette nuit, des résultats*.

Le premier enjeu de perception concerne la composition de l’électorat. Il se résume à une question qui hante les deux camps : les sondages représentent-ils pertinemment la réalité du corps électoral ? Si tel est le cas, la Maison-Blanche ne devrait pas échapper à Barack Obama. Mais les Républicains considèrent – ou s’accrochent à l’espoir – que les sondages sous-estiment significativement l’électorat conservateur et qu’une surprise de taille puisse marquer cette élection. Cela a déjà été le cas dans d’autres pays, y compris en France, mais c’est loin d’être le scénario le plus probable outre-Atlantique. Un succès de Romney constituerait en effet une surprise que certains commentateurs américains ont déjà apparentée à un “11 septembre des sondages”. Ce serait d’autant plus étonnant que les tendances démographiques, au premier rang desquelles la montée en puissance des minorités dans la population américaine (j’y reviendrai), favorisent les Démocrates même si Obama a perdu la faveur du vote blanc ces dernières semaines.

Dans cette optique, deux Etats devraient être déterminants cette nuit : la Virginie – Romney ne peut pas conquérir la Maison-Blanche sans ses 13 grands électeurs – et l’Ohio dont les 18 grands électeurs seront décisifs pour les deux rivaux. C’est pourquoi l’Ohio est également l’Etat qui fait courir le plus grand risque au scrutin de se prolonger, comme en l’an 2000, plusieurs jours – voire semaines – après la soirée électorale. S’y conjuguent en effet plusieurs risques qui existent aussi à divers titres dans quelques autres Etats : un recomptage des votes si la différence est trop ténue (disons 0,5 point de pourcentage) entre les deux candidats et la remise en cause des votes provisionnels – les suffrages de personnes dont le droit au vote est en question lors de l’élection – et des votes par correspondance.

Mitt Romney et Barack Obama lors de leur deuxième débat – (CC) Barack Obama

Le deuxième enjeu de perception de l’élection concerne son résultat proprement dit. Tous les facteurs étaient réunis pour qu’Obama trébuchât : une économie en grande difficulté, un taux de chômage à un niveau qui n’a jamais permis à un Président américain d’être réélu, une déception de ses propres supporters à l’endroit d’Obama et un scepticisme général sur le bilan de son premier mandat. L’élection présidentielle de 2012 appartient donc à la catégorie quasi mythique des élections imperdables, cette fois pour les Républicains.

Mais il manquait un seul élément à ces derniers : un bon candidat. Or c’est la deuxième fois de suite que les héritiers de Lincoln rencontrent ce problème. John McCain était un immense héros de guerre mais il fut un petit candidat, rétréci par son incompétence économique et ses choix irrationnels (sélection de Sarah Palin comme candidate à la vice-présidence, décision d’arrêter sa campagne pour se consacrer pleinement à la crise économique…). Mitt Romney est probablement un personnage privé remarquable mais il aura été un personnage public déplorable ces dernières années, changeant d’opinion sur un nombre incalculable de sujets au gré de son intérêt politique, jouant avec la vérité plus souvent qu’à son tour et manquant de charisme et d’empathie.

Cela ne l’empêchera peut-être pas de gagner ce soir, même si je n’y crois pas, mais cela doit conduire les Républicains à s’interroger, si Obama est reconduit, sur le mode de sélection de leur candidat à la Maison-Blanche. Une interrogation qui ne concerne pas tant le processus “mécanique” des primaires que leur déroulement (participation électorale, thématiques mises en exergue, tonalité des échanges…).

Cette introspection devra immanquablement être accompagnée d’un examen approfondi de la dynamique politique du Parti républicain qui porte deux dangers vitaux :

  • un éloignement du centre de gravité politique américain sous la pression des collectifs Tea Party – lesquels militent pour une réduction majeure du rôle et des dépenses de l’Etat fédéral et des vues sociétales généralement extrêmement conservatrices ;
  • un éloignement d’un partie croissante du peuple américain au sein duquel les minorités ethniques, en particulier les Hispaniques, occupent une place de plus en plus importante et éloignée du discours républicain sur l’immigration.

Ainsi, si les Républicains ne pouvaient (presque) pas perdre cette élection présidentielle, il risque d’être de plus en plus difficile pour eux à l’avenir de mener l’un(e) des leurs à la Maison-Blanche s’ils ne réforment pas significativement leur corpus idéologique. Certains d’entre eux se souviendront peut-être dans les prochaines semaines du remarquable discours de Condoleezza Rice lors de la Convention républicaine de début octobre (lire ici). Pour plusieurs raisons, Rice ne ferait probablement pas une excellente candidate à la présidence mais sa vision est, elle, un viager dont le parti conservateur devrait s’emparer.

Cette problématique ne sera pas limitée à la Maison-Blanche. Ainsi que je l’ai déjà expliqué sur Superception (lire ici), le Sénat et la Chambre des Représentants se radicaliseront certainement encore cette nuit sous l’effet de la radicalisation, en amont, des primaires. Les militants les plus engagés y jouent en effet un rôle de plus en plus décisif dans le choix des candidats aux élections générales. Ce phénomène conduit notamment le Parti républicain à présenter des candidats du Tea Party inéligibles au-delà du cercle conservateur. On se souvient il y a deux ans de Christine O’Donnell dans le Delaware connue pour avoir raconté sa pratique satanique à la télévision en 1999 et pour avoir ensuite commis une publicité télévisée dans laquelle elle affirmait “ne pas être une sorcière” (lire ici) et, cette année, de Todd Akin dans le Missouri et de ses déclarations effarantes sur le viol (lire ici).

Le troisième enjeu de cette élection sur lequel je m’appesantirai ce soir, enfin, est plus anecdotique mais pas moins intrigant. Il concerne Nate Silver, ce spécialiste de l’analyse des sondages que je vous ai présenté il y a quelques jours (lire ici). Silver donne aujourd’hui 90,9% de chances à Obama de l’emporter contre seulement 9,1% à Romney et prédit que le Président en exercice emportera 313 votes du collège des grands électeurs (il en a besoin de 270 pour être reconduit). Sa prévision de chaque scrutin – Maison-Blanche, Sénat, Chambre des Représentants… – circonscription par circonscription (lire ici) est diaboliquement précise.

Pour le troisième cycle électoral de suite – après 2008 et 2010 -, Silver prend tous les risques en pronostiquant les résultats d’un nombre insensé de scrutins et, peut-être plus encore, en prédisant une victoire certaine d’Obama. Demain matin, Silver sera célébré comme un génie ou aura perdu toute la crédibilité acquise depuis quatre ans avec un quasi sans-faute dans ses prévisions précédentes.

Mais si les prévisions de Silver se révèlent encore une fois étonnamment exactes cette nuit, les conséquences seront loin d’être anecdotiques en matière de perception. Le statisticien deviendra incontournable dans le paysage politico-médiatique américain et il suscitera certainement l’émergence de concurrents outre-Atlantique et de copieurs dans d’autres pays. Surtout, il risque de changer la manière dont les Américains abordent les élections – dont les résultats sembleront, plus que jamais, connus à l’avance – jusqu’à peut-être provoquer des débats sur la réglementation des sondages.

In fine, quel qu’il soit, le Président des Etats-Unis qui prendra ses fonctions au mois de janvier prochain devra unir un peuple très divisé. La nation américaine a connu des crises plus graves dans ce domaine au cours de son histoire. Mais elle ne bénéficie pas aujourd’hui de la présence d’un Lincoln, d’un Washington ou d’un Roosevelt pour la guider.

Elu sur le thème de l’union nationale après le double mandat très clivant de George W. Bush, Obama a échoué à réunir l’Amérique bleue (démocrate) et l’Amérique rouge (républicaine) comme il avait pris l’habitude de les appeler. Son manque d’appétence et de talent pour la séduction et la négociation politiques dans lesquelles Bill Clinton, par exemple, excellait (lire ici) lui ont été très préjudiciables dans la gestion de son opposition républicaine. Quant à Romney, il a été un gouverneur du Massachusetts très bipartisan puis s’est enferré dans une campagne ultra-conservatrice pour la Maison-Blanche afin de gagner les suffrages des électeurs les plus activistes durant la primaire républicaine. En outre, Président, il serait flanqué d’un Vice-Président, Paul Ryan, et d’une équipe dans les deux chambres du Congrès très peu enclins au compromis avec les Démocrates.

Et pourtant, il est grand temps que les Etats-Unis, pour affronter les multiples défis qui les attendent en ce début de vingt-et-unième siècle, reviennent à la devise de leur fondation : “E Pluribus Unum” (“de plusieurs, un”).

 

* Par souci de (très relative) concision, je ne m’intéresse dans cet article qu’à l’élection présidentielle et ne m’attarde pas plus de quelques lignes sur les autres scrutins, notamment au Sénat et à la Chambre des Représentants, qui ne sont pourtant pas moins intéressants et pas moins importants pour les quatre prochaines années.

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