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Toute vérité n'est que perception

La mort du journalisme comme nous le connaissons depuis 1631 ?

Second article sur la curation (sélection et mise en ligne de contenus existants) dans la foulée de celui d’hier. Je réfléchis aujourd’hui aux conséquences de cette tendance sur le journalisme en me demandant si la plus grande révolution de l’Histoire dans ce domaine ne vient pas de commencer.

Le journaliste américain Ben Smith a toujours été en avance sur le reste de sa profession. Il fut ainsi dès 2005 le pionnier en matière de blog de journalisme politique. Après avoir blogué au New York Observer et au New York Daily News, il est devenu l’un des journalistes et blogueurs les plus en vue du site web d’information politique Politico.

Mais Smith était de plus en plus frustré, ces derniers temps, de devoir reprendre sur son blog des informations déjà disponibles par ailleurs sur le web et de voir son compte Twitter capter davantage d’attention que son blog. Celui-ci devenait un réceptacle pour des contenus structurés alors que l’information en temps réel et l’échange avec ses lecteurs prenaient de plus en plus place sur Twitter.

Aussi Smith décida-t-il fin décembre d’arrêter son blog et de quitter Politico. Il est depuis quelques jours rédacteur en chef de BuzzFeed, un site de partage des contenus les plus en vogue sur Internet. Pour reprendre la distinction que j’opérais hier, Ben Smith est donc passé de la création à la curation de contenus. L’annonce de la nouvelle orientation donnée à sa carrière stupéfia le monde politique américain, tant Smith semblait abandonner une position de tout premier plan au coeur du quatrième pouvoir pour un site Internet largement méconnu de l’écosystème au sein duquel il officiait.

C’est justement ce mouvement qui est intéressant, et ce d’autant plus si l’on considère la capacité d’innovation dont Smith a toujours fait montre durant sa carrière. Veut-il aujourd’hui transformer BuzzFeed en concurrent de Politico ?

En fait, l’ambition de Ben Smith est à la fois plus grande et plus intéressante : ne pas seulement concurrencer Politico mais s’attaquer au modèle d’information représenté par Politico. Celui-ci est en effet remis en question par trois tendances lourdes à l’oeuvre actuellement sur Internet :

  • le raccourcissement du mode d’expression porté par des réseaux sociaux tels que Twitter – qui limitent le nombre de caractères disponibles pour énoncer sa pensée – et par le développement de la curation. C’est une véritable révolution par rapport au modèle de journalisme que nous connaissons à travers le monde depuis la création de La Gazette de Théophraste Renaudot en 1631 ;
  • l’inutilité croissante du contexte fourni habituellement dans les articles sur l’actualité étant donnée la communautarisation croissante des médias – on consomme sur le web des sources d’information de plus en plus ciblées sur nos centres d’intérêt et on est donc de plus en plus familier avec les sujets dont elles nous rendent compte. 140 caractères peuvent donc souvent suffire pour communiquer efficacement une information et/ou proposer un lien vers un article plus détaillé ;
  • Twitter en particulier et les médias sociaux en général permettent un échange beaucoup plus familier avec les journalistes que des sites web d’actualité ou même des blogs.

Or les médias d’information pure player qui ont été créés exclusivement sur Internet ont innové dans beaucoup de domaines grâce aux possibilités offertes par le web – instantanéité, ubiquité, gratuité, mobilité, propagation… – mais ont généralement repris la longueur des contenus proposés par la presse écrite. C’est pourquoi la vraie question qui se pose à mon sens aujourd’hui est celle-ci : Politico et Consorts, dont on croyait qu’ils représentaient le nouveau journalisme face à la vieille presse écrite ne sont-ils pas en fait les derniers représentants du vieux journalisme ?

L’équipe éditoriale de BuzzFeed fait ce que j’appellerais de la curation intelligente, celle qui lui permet par exemple de ressortir des archives disponibles sur Internet des clips vidéo éclairant la cohérence à travers le temps des candidats à la présidentielle américaine. Mais ils écrivent aussi des contenus, généralement plus brefs que sur les sites d’information, lorsqu’ils ont des nouvelles ou réflexions de première main à partager. Parallèlement, les journalistes de BuzzFeed sont présents sur Twitter et utilisent le site de micro-blogging pour relayer et propager viralement leurs contenus, qu’ils soient originaux ou le fruit de leur curation.

A cet égard, le slogan officieux de Politico depuis son lancement en 2007 – “Win the Morning” – reflète sa volonté d’être le média le plus rapide, celui qui définit le cycle d’informations matinal en étant le premier à rendre compte des informations et histoires les plus importantes. Quelques minutes peuvent en effet faire la différence entre l’attribution à Politico d’une exclusivité et la perte d’une information déjà révélée par un autre média. C’est cette stratégie qui a permis à Politico de devenir l’un des médias politiques les plus influents aux Etats-Unis et de dominer la couverture de l’élection présidentielle de 2008, en partie d’ailleurs grâce à Ben Smith.

Mais, aujourd’hui, Politico, qui avait su prendre les chaînes d’information 24h/24 de vitesse ces dernières années, est pris de vitesse par les réseaux sociaux. Twitter, par exemple, remet le modèle de Politico en question. C’est précisément ce qu’a observé Ben Smith en voyant l’attention de ses lecteurs passer de son blog sur Politico à son compte sur Twitter – où il comptait d’ailleurs autant d’abonnés (plus de 40 000) que de visiteurs sur son blog un jour moyen de fréquentation. On peut ainsi se demander si, à long terme, Twitter et d’autres médias sociaux qui restent à inventer ne vont pas remplacer les blogs et les médias d’information.

Le plus étonnant est que la stratégie adoptée par Politico pour répondre au défi posé par les réseaux sociaux réside dans un retour en arrière à des contenus plus longs et plus qualitatifs. C’est ce qu’illustre la publication avec la maison d’édition Random House d’un premier e-book d’une série de quatre sur la campagne présidentielle américaine (cf. ma revue de ce livre ici). Le site a aussi lancé Politico Pro, une publication sur abonnement plus haut de gamme qui se concentre sur quelques domaines spécifiques : énergie, technologie, assurance-maladie et défense.

Ce n’est pas le moindre des paradoxes (et la confirmation de ma modeste théorie) que Politico se trouve dans la même situation – et adopte la même stratégie – face aux médias sociaux que la presse écrite face à lui il y a quatre ans.

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