Fermer

Ce formulaire concerne l’abonnement aux articles quotidiens de Superception. Vous pouvez, si vous le préférez, vous abonner à la newsletter hebdo du site. Merci.

Abonnement

Fermer

Communication.Management.Marketing

Toute vérité n'est que perception

La souffrance est-elle la seule caution d’authenticité ?

Le Vice-Président des Etats-Unis, Joe Biden, a rendu visite à Stephen Colbert sur le plateau du “Late Show” où l’humoriste a pris la succession de David Letterman.

Il y a évoqué avec une poignante émotion la mémoire de son fils Beau, récemment décédé d’un cancer du cerveau à 46 ans, dans une interview menée avec beaucoup de sensibilité par Colbert (voir la vidéo ci-dessous).

Ce dernier a lui aussi vécu la douleur représentée par la perte d’êtres aimés : son père et deux de ses frères aînés sont morts dans un accident d’avion alors qu’il avait dix ans.

La puissance élégiaque de cette interview est presque inhumaine1.

Alors même que Biden y explique qu’il ne se sent pas encore prêt à briguer la Maison-Blanche, une candidature souhaitée par tous les Démocrates inquiets de la tournure que prend la campagne d’Hillary Clinton, cet entretien a encore fait monter le désir – j’emploie ce mot terrible dans ce contexte à dessein – à son endroit. La politique n’a cure du délai de décence.

Elle doit répondre à l’attente d’authenticité exprimée par les Américains. A cet égard, le contraste est gigantesque entre la terrible douleur personnifiée par Biden et les mensonges successifs dont Clinton essaie de persuader ses concitoyens à propos de l’affaire de ses emails.

La dégradation de la vie publique fait-elle aujourd’hui de la souffrance la seule caution de l’authenticité des leaders politiques aux yeux des électeurs ?

Alors que l’image des dirigeants est ruinée par la perception que les électeurs ont de leurs mensonges, leurs trahisons programmatiques et personnelles et leur focalisation sur leur intérêt personnel2, une épreuve telle que celle vécue par Joe Biden ne peut que le rapprocher des gens.

Ainsi que je l’ai déjà expliqué sur Superception, nos neurones miroirs nous permettent de nous identifier à ce que font ou vivent d’autres personnes. Cette identification est évidemment beaucoup plus forte lorsqu’un individu est détruit par le chagrin que lorsqu’il tente de nous manipuler.

L’authenticité de Joe Biden se nourrit d’ailleurs d’une autre tragédie : alors qu’il venait d’être élu au Sénat des Etats-Unis en 1972 à vingt-neuf ans, son épouse et sa fillette d’un an furent tuées dans un accident de voiture dont ses deux fils (Beau et Hunter) réchappèrent avec de sérieuses blessures. Biden prêta serment à leur chevet à l’hôpital. Il effectua ensuite plusieurs mandats à Washington D.C. en rentrant tous les soirs en train chez lui, dans l’Etat du Delaware, pour les élever.

Mais, si la souffrance personnelle est consubstantielle à l’image d’authenticité de Joe Biden, elle n’en est pas le seul gage. Toute sa vie politique durant, Biden a défendu ses convictions, au service des défavorisés et des classes moyennes, avec une franchise qui lui a fait commettre plusieurs gaffes. Je rappellerai à ce sujet le célèbre axiome du journaliste Michael Kinsley selon lequel une gaffe est une vérité qu’un politique n’est pas censé exprimer.

Une gaffe peut être mortelle lorsqu’elle révèle une trahison de l’électorat. Mais elle peut aussi représenter un certificat d’authenticité lorsqu’elle trahit le fond de la pensée de celui qui la prononce à l’encontre du “politiquement correct”. C’est ce genre de gaffes dont Biden a été le plus coutumier, y compris lorsqu’il se prononça en faveur du mariage pour tous en brûlant la politesse à Barack Obama qui devait faire une annonce historique à ce sujet.

J’ai déjà partagé avec vous sur Superception ma conviction qu’avoir souffert aide à être un meilleur leader (lire ici et ici). Cependant, l’exemple de Joe Biden signale que la douleur n’est pas le seul vecteur d’authenticité. Les tragédies qu’il a connues contribuent à son image de sincérité mais elles ne la fondent pas de manière exclusive.

L’authenticité peut d’ailleurs prendre beaucoup de formes, y compris certaines très inattendues. C’est ce que montre la candidature, toujours à la Maison-Blanche, de Donald Trump. J’avais en effet expliqué cet été que l’authenticité perçue du milliardaire est l’un des ressorts de son succès actuel :

Celui dont la mèche est aussi célèbre outre-Atlantique que le séant de Kim Kardashian est bien un phénomène politique au sens où il incarne un courant d’opinion de plus en plus actif dans ce pays comme dans d’autres : le rejet de “l’établissement”, pilorié pour son incompétence et, peut-être plus encore, son inauthenticité.

Ce rejet revêt des couleurs politiques différentes en Europe (Espagne, France, Grèce, Italie…) et aux Etats-Unis mais la dynamique est partout comparable, aux spécificités culturelles locales près. A cet égard, ce rejet prend d’autant plus d’ampleur aux Etats-Unis que l’élection qui était promise depuis plusieurs mois aux citoyens devait voir s’opposer deux dynasties politiques incarnant jusqu’à la caricature ledit “établissement” : les Clinton représentés par Hillary et les Bush représentés par Jeb (fils de George H.W. et frère de George W.).

En parlant à tort et à travers, sans aucun filtre, Donald Trump fait preuve aux yeux des Américains d’une forme d’authenticité. C’est pourquoi même son assaut contre John McCain ne l’a pas desservi. Dans un pays dont la capitale politique, Washington D.C., bénéficie d’une popularité équivalente à celle de Bruxelles en Europe, cette attaque a pu davantage être vue comme un coup contre l’un des dinosaures de “l’établissement” – élu à Washington D.C. sans discontinuer depuis 1982 – que comme une déloyauté à l’encontre d’un héros de guerre.

C’est triste mais les leaders politiques américains qui se précipitent aujourd’hui sur les plateaux de télévision pour le regretter devraient faire leur examen de conscience et analyser l’évolution de la teneur de leurs débats ces deux dernières décennies”.

Mais, de même qu’elle peut prendre plusieurs formes, l’authenticité peut avoir plusieurs motivations : empathique dans le cas de Biden que la tragédie personnelle a conduit davantage encore à s’intéresser à ceux qui souffrent, égocentrique dans le cas de Trump qui est sincèrement convaincu qu’il est le plus génial être humain que la Terre ait jamais porté.

Je ne veux pas écrire que ce fut un grand moment de télévision car la douleur de Biden a été traitée par Colbert comme tout sauf un spectacle.

2 Je décris ici la perception dont les sondages rendent compte dans beaucoup de pays occidentaux sans la légitimer ou y souscrire pour autant.

Ajouter un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.

Remonter

Logo créé par HaGE via Crowdspring.com

Crédits photos carrousel : I Timmy, jbuhler, Jacynthroode, ktsimage, lastbeats, nu_andrei, United States Library of Congress.

Crédits icônes : Entypo