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Facebook Live : le voyeurisme est-il la nouvelle forme d’activisme ?

Depuis une semaine, les Etats-Unis vivent leurs convulsions communautaires en direct sur l’application de diffusion de vidéos.

Entre les 4 et 6 juillet derniers, un Afro-Américain – Delrawn Small, Alton Sterling et Philando Castile – fut tué chaque jour par des policiers alors qu’il ne présentait aucun danger immédiat.

Cette série de drames, qui n’est malheureusement pas inédite outre-Atlantique, prit une dimension, elle, sans précédent en raison de la diffusion en direct sur Facebook Live par Diamond Lavish Reynolds, la fiancée de Philando Castile, des derniers instants de vie de son compagnon. Celui-ci fut tué dans le Minnesota par un policier blanc qui avait arrêté sa voiture parce que l’un de ses feux de signalisation était cassé.

Diamond Reynolds débuta sa retransmission sur Facebook Live juste après que le policier eut tiré sur Philando :

Calme parce que déterminée, Diamond Reynolds décrit la scène et commente son échange avec le policier. Son objectif est d’éviter que la police ne réécrive l’histoire de ce drame : il est déjà arrivé que des policiers mentent avant que des vidéos les incriminant n’apparaissent au grand jour1.

Après avoir passé la nuit au poste de police, Diamond Reynolds expliqua :

Je voulais diffuser cette vidéo sur Facebook afin qu’elle devienne virale, afin que les gens puissent la voir. Je voulais que les gens puissent déterminer qui avait raison et qui avait tort. Je voulais que les internautes soient les témoins dans cette affaire”.

Le lendemain de la mort de Philando Castile, cinq policiers furent tués par un tireur embusqué alors qu’ils sécurisaient à Dallas une manifestation de soutien aux victimes des jours précédents.

Cette tuerie fut également diffusée en direct sur Facebook Live par plusieurs témoins, dont celui-ci :

Les vidéos filmées en direct dans le Minnesota et à Dallas furent reprises par tous les médias américains, ce qui leur conféra un impact largement supérieur à celui généré par leur diffusion sur Facebook Live.

De fait, en deux jours, cette fonctionnalité a conquis un rôle dans la relation de l’actualité dont Facebook n’avait pas anticipé la nature choquante et tragique. Il était ainsi démontré une nouvelle fois que les technologues proposent des innovations aux grand public et que celui-ci en dispose, leur donnant parfois un potentiel imprévu. Facebook Live ne serait donc pas limitée à la diffusion en direct de l’explosion d’une pastèque comme on avait pu le croire.

Mark Zuckerberg voulait que Facebook Live motive les internautes à davantage encore partager leur vie quotidienne sur son réseau pour augmenter l’engagement dont celui-ci bénéficie. Les citoyens ont pris cette invitation à coeur en y diffusant tous les aspects de leur existence, y compris les plus dramatiques.

Partant, Facebook surpasse Twitter comme plate-forme de référence du journalisme-citoyen et se trouve confronté à beaucoup d’interrogations quant à l’approche qu’il doit adopter à l’égard des vidéos diffusées sans contrôle sur Facebook Live. Le Groupe a d’ailleurs retiré la vidéo de Diamond Reynolds pendant quelques heures de son site avant de la remettre en ligne.

A cet égard, je considère que l’avènement de Facebook Live, en raison de son nombre d’utilisateurs potentiel et de sa facilité d’emploi, nous fait passer de l’ère des citoyens-journalistes à celle des victimes-journalistes.

Aujourd’hui, nous n’avons plus affaire à des citoyens-journalistes qui témoignent de l’actualité, comme on a pu l’observer ces dernières années, et qui, souvent, suppléent des journalistes toujours moins nombreux sur le terrain en raison de la crise économique de la presse.

Nous sommes exposés aux vidéos de citoyens qui se trouvent à des endroits où les journalistes ne pourraient jamais être car ce sont les victimes elles-mêmes qui témoignent2. La diffusion par Antonio Perkins sur Facebook Live, le mois dernier, de sa propre mort lors d’une fusillade à Chicago avait été précurseuse dans ce domaine.

C’est cette évolution qui doit à mon sens guider la définition des principes qui vont régir Facebook Live dans le futur : on ne censure pas les victimes mais on empêche, forcément avec un peu de décalage lorsqu’il s’agit d’une diffusion en direct, les meurtriers de promouvoir leurs crimes. Ce fut par exemple le cas du message vidéo mis en ligne par l’assassin des deux policiers de Magnanville qui fut rapidement retiré de Facebook Live.

Plus globalement, l’avènement de l’ère des victimes-journalistes change profondément le rapport des internautes au web social.

En effet, des vidéos aussi puissantes émotionnellement que celle mise en ligne par Diamond Reynolds – il faut réaliser que l’on ne visionne pas une scène d’un film ou d’un jeu vidéo hyper-réaliste – valorisent le voyeurisme. Alors que nous regardons cette vidéo avec horreur, nous pensons être inutiles. Mais nous ne le sommes pas complètement.

Notre situation de témoin est en effet une nouvelle forme d’activisme car, plus grand sera le nombre de témoins-voyeurs des vidéos de victimes-journalistes, plus grande sera la motivation des acteurs concernés (politiques, économiques et sociétaux) à se mobiliser. Lorsque, ne pouvant appeler les services médicaux à l’aide, Diamond Reynolds appela le public au secours, elle affirma notre passive utilité.

L’ère des victimes-journalistes donne ainsi une nouvelle puissance au principe de “sousveillance” énoncé par le professeur, chercheur et inventeur Steve Mann : alors que, jusqu’à récemment, l’Etat surveillait les citoyens, ces derniers le sousveillent désormais grâce aux moyens qui leur sont offerts par la généralisation des technologies numériques.

En effet, si plusieurs vidéos de meurtres de Noirs par des policiers blancs ont été présentées ces derniers mois, aucune n’a eu la charge émotionnelle d’une vidéo diffusée en direct et commentée par la fiancée de la victime.

De fait, alors que les réseaux sociaux, comme je le soulignais récemment encore, ont un effet négatif sur la démocratie en fourvoyant la formation des perceptions, ils peuvent aussi avoir un impact positif en valorisant l’inclination au voyeurisme des internautes.

Kim Kardashian a peut-être une vertu après tout.

1 Dans certains cas, cependant, l’existence d’images montrant sans le moindre doute possible la responsabilité de policiers blancs dans la mort de citoyens afro-américains n’a pas empêché les procureurs de les innocenter. Ce fut par exemple le cas en 2014 dans les morts d’Eric Garner à New York et de Tamir Rice à Cleveland.

2 Facebook Live pourrait aussi devenir le complément fortuit des caméras corporelles adoptées à travers le monde par un nombre croissant de forces de sécurité pour légitimer a posteriori leurs actions.

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