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“Fake news” : cessons de blâmer Internet

Il est temps d’arrêter d’accuser la révolution numérique au sujet de la propagation des “fake news” et d’examiner nos propres responsabilités.

Définition des “fake news

Les internautes ont de plus en plus tendance à qualifier de “fake news” les nouvelles qui leur déplaisent, reprenant d’ailleurs en l’espèce un subterfuge fallacieux de Donald Trump. A l’origine une catégorie d’analyse, la “fake news” est ainsi en passe de devenir une insulte disqualifiante, ce qui n’aide pas à la compréhension du phénomène.

En fait, les “fake news” sont des informations présentées comme vraies par des sites Internet manipulateurs contrefaits en médias crédibles.

Les dirigeants politiques ne créent donc pas de “fake news” au sens strict du terme. Ils peuvent en revanche donner de l’écho à celles propagées par certains médias. Mais les exagérations, présentations avantageuses de fait, astuces de propagande et autres artifices rhétoriques qu’utilisent les leaders politiques ne sont pas des “fake news“, pas plus que les rumeurs qu’ils inventent ou les mensonges qu’ils profèrent.

Un éclairage passionnant est apporté à ce sujet par une étude menée par deux chercheurs des universités de New York et Stanford, dont Matthew Gentzkow, l’un des meilleurs spécialistes actuels de l’économie des médias et potentiel futur Prix Nobel d’Economie (dont j’ai déjà eu l’occasion de vous signaler l’intérêt des travaux).

Les universitaires réalisèrent une enquête d’opinion auprès de plus de 1 200 internautes américains auxquels ils présentèrent des informations et leur demandèrent s’ils les avaient vues et, dans l’affirmative, quel effet elles avaient eu sur eux. Les informations qu’ils leur montrèrent furent de trois types :

  • de vraies informations relatées par les médias,
  • de vraies “fake news” relayées sur Internet,
  • et de fausses “fake news” inventées spécialement pour cette recherche.

La conclusion la plus importante – et la plus alarmante – de cette étude est que les proportions d’internautes qui se souvinrent avoir vu et cru des “fake news” réelles (respectivement 15,3% et 7,9%) et des “fake news” inventées (14,1% et 8,3%) furent sensiblement les mêmes.

En clair, ce n’est pas tant la nature des informations que voient les électeurs qui comptent que les préjugés dont ils sont animés lorsqu’ils s’informent : 8% d’entre eux sont prêts à croire toutes les informations qui leur sont présentées à condition qu’elles correspondent à leur parti pris. Cette correspondance crédibilise l’information infiniment plus que sa source ou même sa véracité.

Pour ces citoyens, l’adhérence idéologique est la preuve ultime de vraisemblance. Leur besoin de cohérence cognitive est si puissant qu’il conditionne leur appréhension – je n’ose pas parler dans ce cas de compréhension – de l’actualité1.

Une frange inférieure à 10% de la population peut paraître faible dans l’absolu. Mais elle suffit à faire la différence lors d’une élection, et ce d’autant plus que ces personnes radicalisées sont souvent aussi les plus mobilisées le jour du vote.

(CC) Jim Morin/The Miami Herald

(CC) Jim Morin/The Miami Herald

Innombrables sont les études qui démontrent notre extrême difficulté à changer d’opinion une fois que nous en avons adopté une à l’égard d’un sujet donné. Il y a trois ans, j’avais consacré un article à l’une des recherches démontrant de la manière la plus spectaculaire qui soit notre irrationalité, laquelle est d’ailleurs au fondement du concept de Superception.

Dans un nouveau livre, “The Enigma Of Reason”, deux spécialistes des sciences cognitives, Hugo Mercier et Dan Sperber, s’attachent à expliquer ce phénomène. Ils soulignent que la raison est un attribut acquis au cours de l’évolution humaine.

Dans les savanes africaines, le principal atout de nos ancêtres face à leurs prédateurs était leur capacité à coopérer. Or la coopération avec autrui n’est pas naturelle pour les êtres humains. C’est ainsi que la raison s’est développée, non pas pour permettre à nos aïeuls de résoudre des problèmes abstraits mais pour favoriser leur travail collaboratif.

Comme l’écrivent Mercier et Sperber,

La raison résulte d’un processus d’adaptation à la niche hyper sociale que les êtres humains ont forgée pour eux-mêmes au cours de leur évolution.

C’est également par l’adaptation que les deux scientifiques expliquent l’utilité du préjugé de confirmation qui nous porte à valoriser les informations confirmant notre opinion préexistante et à rejeter celles qui la contredisent.

Ici aussi, “l’hypersociabilité” humaine fut déterminante. Le préjugé de confirmation, que les deux chercheurs préfèrent dénommer “préjugé de mon camp”, nous sert en effet à éviter d’être abusés par d’autres individus. C’est pourquoi notre raison nous permet de détecter beaucoup plus facilement les défauts de la pensée d’autrui que ceux de la nôtre. Dans la savane africaine, cette faculté garantissait par exemple à nos devanciers qu’ils ne fussent pas toujours ceux qui, au sein de leur groupe, risquaient leur vie pour chasser.

Comme le soulignent Hugo Mercier et Dan Sperber, notre environnement a changé trop rapidement pour que l’espèce humaine puisse s’adapter favorablement à cet égard. Aujourd’hui, notre préjugé de confirmation constitue un handicap démocratique.

Certes, Internet offre les vecteurs nécessaires à la propagation des “fake news“. Mais la technologie n’est qu’un moyen. C’est notre irréfrénable subjectivité qui leur donne leur élan et leur portée.

C’est pourquoi blâmer Internet pour l’impact des “fake news” est aussi justifié que de faire des reproches à son garagiste lorsqu’on commet un excès de vitesse.

1 A ce sujet, cette étude montre que le rôle des réseaux sociaux dans l’information des électeurs lors de l’élection de Donald Trump fut beaucoup moins important que celui de la télévision, ce qui est d’ailleurs cohérent avec ce que j’écrivais dans mon article consacré à la stratégie de communication du milliardaire, “Le vrai moteur de la communication de Donald Trump n’est pas Twitter“. Les deux chercheurs soulignent également que la majorité des Américains ne s’informent pas auprès de sources idéologisées en raison, notamment, de la prévalence de la télévision locale dans leur suivi de l’actualité.

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